Théâtre
Tage unter d’Arne Lygre : ambivalents bourreau et victimes

Tage unter d’Arne Lygre : ambivalents bourreau et victimes

10 février 2012 | PAR Christophe Candoni

A la Colline, Stéphane Braunschweig présente sa mise en scène de Tage unter (« jours souterrains ») pour quelques dates. La production a été créée au Berliner Festspiele et au Schauspielhaus de Düsseldorf et se joue en allemand. Il avait déjà monté en novembre dernier sa première création d’une pièce de l’auteur norvégien Arne Lygre : Je disparais n’avait pas vraiment convaincu malgré de bons acteurs et une vertigineuse et superbe scénographie. Trop elliptique, trop abstraite, ce n’est pas le cas de ce second texte. Son propos moins évasif rappelle quelques récents faits divers sordides qui sont pourtant postérieurs à l’écriture de la pièce, il nous plonge dans le chaos et la violence du monde et trouve une radicalité plus nette.

L’histoire est celle d’une séquestration. Un homme enlève de jeunes gens perdus dans la drogue et la décadence et les enferme dans une cave transformée en bunker où on accède par un monte-plat. Udo Samel interprète ce personnage nommé « Propriétaire » dans le texte, propriétaire de la maison et des règles à suivre et surtout à ne jamais enfreindre. Il en épouse les contours d’une folie jamais surjouée, il est au contraire d’un calme effrayant que viennent perturber quelques élans nerveux d’une autorité cinglante mais ce n’est pas la couleur dominante qu’il confère au personnage. L’acteur met en évidence l’ambivalence et la perversité d’un homme à la fois bourreau monstrueux et guérisseur sincère persuadé qu’il fait le bien autour de lui et qui dit vouloir sauver ses victimes.

C’est toute la force de la pièce qui montre des personnages insaisissables dans leur réaction et leurs agissements. Arne Lygre signe là un texte dérangeant et fascinant car effroyable. Il met le doigt sur l’annihilation, l’objectivation de l’individu pris sous la possession d’un dominant.

Troublante prisonnière, Claudia Hübbecker joue « Femme ». Elle a été l’otage de cet homme et développe au fil du temps une relation de dépendance qui s’apparente au syndrome de Stockholm. Elle en devient la complice et refuse de quitter la maison de son bourreau lorsque celui-ci lui redonne sa liberté. « Je suis rien » lui dit-elle. Puis vient le tour de « Fille », plus jeune, fine et frêle sous la capuche de son sweet noir, et de Peter, à peu près le même âge. C’est la première fois qu’un garçon pénètre dans les murs oppressants de la demeure. Ensemble, ils deviennent battants et parviennent à mettre à mal le plan bien huilé du vieux, perturbent par leur rébellion le contrôle de la situation pour finalement faire le triste constat au moment de sa disparition que leur vie tenait dans ses mains. C’est une extraordinaire scène qu’offrent les acteurs Bettina Kerl et Daniel Christensen perdus, hurlants des cris saturés dans un dernier élan de survie.

Au centre d’un haut mur de parpaings sals : un trou, un renfoncement béant, puis le vide, puis une échappatoire possible, puis le mur refermé comme une boucle. Stéphane Braunschweig a imaginé une scénographie superbement colossale dans des teintes uniformément grises qui donne à vivre le sentiment de l’oubli et la perception d’un temps brouillé. L’espace joue du contraste entre ses larges dimensions et le sentiment claustrophobique qu’il inspire pour traduire l’enferment mental et physique des personnages dans la grande pièce vide décrite par les didascalies de l’auteur prononcées en scène. Elles sont parfois redondantes mais indispensables car Stéphane Braunschweig choisit de figurer les choses au minimum. Il compte davantage sur la puissance d’un jeu au cordeau, rageur, tendu, très allemand, formidablement juste.

Photo : Elisabeth Carecchio

9e édition du Standard Idéal : Les Actes de Pitbull
Vidéo Vintage, 1963-1983 : un retour sur images vivifiant
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *