Théâtre

Simplement compliqué : Claus Peymann met en scène Thomas Bernhard au Théâtre de la Ville-Abbesses

16 janvier 2012 | PAR Yaël Hirsch

Après la mise en scène de Richard II en 2010 (voir notre critique), le directeur du Berliner Ensemble Claus Peymann est de retour au Théâtre de la Ville avec un texte de Thomas Bernhard (dans sa traduction de Michel Nebenzahl, L’Arche, 1988) : Simplement compliqué. Une pièce en 3 actes qui oscille entre ironie et poésie pour décrire la perte de raison solitaire d’un vieux comédien. Porté par le charismatique Gert Voss, le spectacle est à l’affiche aux Abbesses jusqu’au 21 janvier 2012.

« Tous les bons comédiens sont fous », déclare le protagoniste de « Simplement compliqué », engoncé dans sa robe de chambre et piégé dans son petit appartement qu’il ne quitte plus. Attaché à éliminer les souris de son studio vieillot, un ancien comédien qui a passé les 80 ans se bat contre lui-même avec des mots. Mots qu’il honnit et qui l’obsèdent de Schopenhauer et de Shakespeare. Mots qui défilent d’une réflexion à la fois extrêmement lucide et décousue. Une seule apparition – bi-hebdomadaire- vient distraire l’ancien home de scène du monologue qu’il entretient pour lui-même. Misanthrope, le seul être humain à qui il accepte d’ouvrir sa porte est une petite fille qui lui apporte le lait(formidable Viktoria Niebauer ce samedi 14 janvier mais également interprétée par Wilhelmina Mischorr et Alice Prosser pour les autres représentations). Un lait qu’il ne boit pas, préférant un peu d’eau et du vieux fromage…

Pièce subtile sur la folie, « Simplement compliqué » entrechoque les registres du quotidien et de la grande scène pour mieux suggérer la débandade du vieux comédien. Casé dans un pièce petite-bourgeoise qui semble dégringoler vers le public et divinement éclairé par une grande fenêtre côté cour, ce drame illustre chaque parole du comédien par le geste qui lui correspond. Dans la grande tradition brechtienne, le comédien placarde des notes sur son mur, dont l’effet est redoublé par la folie : les petits papiers aux mots triviaux lui permettent de ne pas oublier certaines taches et font mesurer au public l’angoisse de l’oubli. Campé par un Gert Voss sculptural et impérial sous sa couronne de Richard III, ce vieil homme émeut autant qu’il fait rire. Le choix du metteur en scène Claux Peymann, ami  et collaborateur de Thomas Bernhard, de faire surjouer la folie à Gert Voss dans l’intensité du son surprend parfois : il y a comme un contraste entre le jeu parfois bouffe du comédien et la subtilité grinçante du texte de Bernhard, qui ne fait que suggérer le délitement. Mais attentif et très émouvant face à la petite fille, l’acteur prouve qu’il sait donner mille nuances à son très grand rôle et emporte entièrement l’adhésion du public. Une performance saluée de grands applaudissements.

« Simplement Compliqué » de Thomas Bernhard, mise en scène : Claus Peymann, avec Gert Voss, Viktoria Niebauer et en alternance, Wilhelmina Mischorr et Alice Prosser, décor et costumes : Karl-Ernst Herrmann, Lumière : Ulrich Eh, 4h45 sans entracte.

Les 4& 5 février, ne manquez pas un autre texte de Thomas Bernhard, « Extinction« , dirigé par Alain Françon et dit par Serge Merlin.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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