Théâtre
Sang & roses de Guy Cassiers : les destins croisés de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais

Sang & roses de Guy Cassiers : les destins croisés de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais

23 juillet 2011 | PAR Christophe Candoni

On lit dans le titre oxymorique « Sang et roses. Le chant de Jeanne et Gilles » l’union de deux destins tragiques que tout oppose. Leur quête insensée, celle de la pureté et du divin pour Jeanne d’Arc, celle de la destruction et de la déchéance pour Gilles de Rais, les conduit par des chemins inverses à une fin similaire. Frères d’armes, ils deviennent les adversaires d’une Eglise qui exclue et condamne. Pour sa première création dans la Cour d’honneur du palais des papes, le metteur en scène flamand Guy Cassiers, avec sa troupe de la Toneelhuis, nous plonge pour une dernière nuit au festival d’Avignon dans un climax noir et oppressant.

Guy Cassiers travaille depuis plusieurs créations sur les grandes figures du pouvoir et ne cesse d’interroger le rapport souvent victimaire qu’entretient l’individu avec sa société. Il lui manquait une pièce sur l’Eglise, état dans l’état au Moyen-âge, puissante et féroce. C’est chose faite avec ce texte commandé à l’auteur Tom Lanoye avec qui il a déjà collaboré. La pièce est passionnante, construite en deux parties comme un effet miroir des existences brisées de la pucelle d’Orléans et de Gilles de Rais.

Jeanne entend des voix qui lui incombent la mission de combattre à la tête de l’armée française, de soulever le siège d’Orléans pour sauver la France, faire reculer les anglais et permettre le couronnement du roi à Reims. Elle promet la victoire et la tient pourtant elle est moquée, méprisée, violentée. Elle se trouve mise à la marge. C’est aussi le cas de Gilles qui admire beaucoup Jeanne et se trouve affecté par sa fin tragique. C’est un homme politique puissant mais accusé d’être un hérétique, sodomite et criminel. Condamnés par un pouvoir autoritaire et lui-même blasphémateur, la sorcière et le diable finiront exécutés au bûcher. Pourtant leur détermination demeure inébranlable, ils préfèrent la torture plutôt que le repentir. Aucune résignation, ils marchent vers la mort. Les deux acteurs qui interprètent ces rôles (Abke Haring pour Jeanne et Johan Leysen pour Gilles de Rais) partagent à la fois une forte présence, un mystère dense, une détermination, et une douceur sensible.

La mise en scène, austère, fait surgir à la fois la noirceur machiavélique du propos et un humour fin, ironique, cynique, dans la manière dont elle représente la Cour tout en apparat, dans le traitement du personnage du dauphin, puéril, apparemment faible et manipulé par sa garce de mère et qui finit par se révéler en souverain cruel et pourri. Le jeu est particulièrement juste mais trop confiné. Ce refus d’une parole théâtrale projetée et sonore trouve ses limites. Cette façon de murmurer le texte, les voix feutrées, le peu de déplacement ; cela marcherait surement mieux en salle mais dans la cour d’honneur c’est un peu petit. Etait-ce le bon lieu pour donner ce spectacle même s’il s’inscrit évidemment dans son histoire et son décorum médiéval. Comme toujours avec Guy Cassiers, la forme est belle, soignée et audacieuse. Son dispositif scénique propose un autre rapport au théâtre, plus éclaté, qui fait exister quantité de lieux grâce aux projections vidéos. Celles-ci agrandissent l’échelle tout en donnant une forme d’intimité peu commune dans l’immensité du plateau.

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

9 thoughts on “Sang & roses de Guy Cassiers : les destins croisés de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais”

Commentaire(s)

  • Denis et Amelie

    Beau Papier cher ami mais nous te trouvons légèrement injuste avec ta critique de la mise en Scene que nous avons trouvé particulièrement adaptée à la cour. L’intégration des vidéos de l’intérieur du Palais est une idée formidable, terrain des complots en haut lieu. La tour saint Laurent enflammée par la vierge de Notre dame des doms devenue bucher ,les déploiements des ombres et la côte de maille immense en guise d’écran… Comment penser meilleur décor?
    3 Spectacles dans la cour pensés pour la cour, beau score!

    juillet 26, 2011 at 22 h 28 min
  • Duplenne

    « dans la cour d’honneur c’est un peu petit » ??? des ombres portés jusqu’en haut des murs, la projection d’images du palais, les costumes henaurmes, le choeur..que vous faut-il donc ???

    juillet 26, 2011 at 22 h 33 min
  • Nicolas C

    Hé, très cher Duplenne… Si tu lisais attentivement, tu te rendrais compte que ce n’est pas la cour, ni les murs, ni les ombres, ni les images qui sont « petits » mais bien le jeu des acteurs qui ne passe pas la rampe. Murmurer, chuchoter, marmonner un texte, c’est bon pour la télé ou une salle de spectacle, à la rigueur, mais pas dans la cour du palais des papes.
    je vous remercie pour tous vos papiers pendant ce festival.
    Un fidèle lecteur.

    juillet 26, 2011 at 22 h 55 min

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