Théâtre

Roberto Zucco sans fulgurance

12 mai 2010 | PAR Christophe Candoni

Au Théâtre de la Tempête, Pauline Bureau met en scène « Roberto Zucco » et confie le rôle éponyme au jeune acteur Alexandre Zeff. La dernière pièce qu’a écrite Bernard-Marie Koltès trouve sa source d’inspiration dans la figure et le destin du meurtrier italien Roberto Succo qui, jeune adolescent, tua son père et sa mère et dont la beauté fascina le dramaturge.. La pièce, à sa création dans les années 90, fit un scandale au moins aussi important que le fait divers lui-même. De Succo à Zucco, Koltès écrit la trajectoire d’une figure mythique, solitaire et solaire, libératrice.

Le travail que réalise Pauline Bureau sur cette pièce est honnête et intéressant, faisant preuve d’un vrai rapport au texte et montrant avec clarté les enjeux de la pièce, sans contre-sens ni incompréhensions. Le spectacle est plutôt convaincant sur la forme, particulièrement difficile car très éclatée, influencée par une traduction shakespearienne. En travaillant sur « Le Conte d’hiver » à la demande de Luc Bondy, Koltès se saisit de la découverte d’une nouvelle liberté dans l’écriture dramatique et imagine une multiplication des lieux pour figurer l’errance de son personnage insaisissable et l’esprit labyrinthique de celui-ci. La scénographie d’Emmanuelle Roy ne contourne pas les difficultés et rend visible avec une invention ingénieuse chacun des lieux de la pièce. Les atmosphères changeantes sont également perceptibles grâce aux nombreux costumes d’Alice Touvet et aux habiles lumières de Jean-Luc Chanonat : les prostitués du petit Chicago, coloré et musicale, la grisaille sordide de la gare du nord, la promiscuité suffocante du petit appartement de la gamine, l’atmosphère glauque et violente des rues nocturnes…

Pourtant il manque la rapidité et la fluidité aux changements de décors qui ralentissent le rythme du spectacle. Du coup, celui-ci prend du retard sur l’écriture hâtive, nerveuse de Koltès qui va mourir et on sent dans chaque page l’urgence d’écrire. Cela est traduit en partie par les secousses électriques du guitariste qui réalise en live une impeccable bande-son mais cela ne suffit pas. On ne peut pas dire non plus qu’il se dégage de cette mise en scène une peur, une tension oppressante qui est pourtant indispensable. Le meurtre de la mère paraît en deçà de l’enjeu de la scène. Par contre, la première échappée de Zucco au dessus de nos têtes, dans la pénombre des hauteurs métalliques du plafond du théâtre est d’un effet inattendu et visuellement bien rendu.

Pauline Bureau est convaincante lorsqu’elle propose d’explorer le comique de Koltès, qu’il a toujours revendiqué même s’il est parfois passé inaperçu. Ainsi, on est enthousiasmé par la scène du meurtre de l’enfant commentée par des passants bêtes et lâches et par la composition de l’actrice Marie-Christine Letort, séduite par Zucco qui vient de tuer son garçon et qu’elle décide de suivre, à la fois comique, outrancière, dérangeante, pathétique. On salue aussi le travail des acteurs vraiment amusants dans les personnages de flics et de gardiens de prison.

La distribution est inégale, les acteurs parfois caricaturaux mais la metteuse en scène met en avant le collectif. Marie Nicolle et surtout Géraldine Martineau dans la gamine sont deux belles présences, toujours justes et sont les seules à montrer une vraie évolution de leur personnage. Dommage que Pauline Bureau n’aie pas choisit davantage de simplicité pour le dernier monologue de la sœur qu’elle rend spectaculaire et maniéré avec une nudité inutile pour montrer son état de vulnérabilité. Alexandre Zeff ne démérite pas dans Zucco. D’abord il possède le physique idéal, énigmatique et ténébreux, l’insolence et la fébrilité presqu’enfantine lorsqu’il se retrouve nu pour provoquer un balèze en pleine bagarre nocturne ou dans une cabine téléphonique, tellement seul. Ensuite, il développe une résistance contenue, une rage intériorisée. Au désespoir du personnage est mêlée une forme de tendresse, presque de la nonchalance, qui lui va bien. C’est une approche humble du personnage qui refuse de devenir un héros et qui se transmue à la fin en martyr.

Le crédit photo est Pierre Grosbois.

Roberto Zucco, jusqu’au 6 juin 2010 au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie, route des Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris. Réservations 01 43 28 36 36 et sur www.la-tempete.fr

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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