Théâtre

Rendez vous Gare de l’Est, quand Guillaume Vincent devient psychanalyste de comptoir

Rendez vous Gare de l’Est, quand Guillaume Vincent devient psychanalyste de comptoir

11 janvier 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Parler de la folie au théâtre n’est jamais une mince affaire et souvent, ceux qui se frottent à ce sujet s’y piquent. Rares sont ceux, à l’image de Pierre Notte et son Moi aussi je suis Catherine Deneuve qui y arrivent. Le metteur en scène ultra glam Guillaume Vincent qui nous avait subjugués avec Second Woman et divisés avec La Nuit Tombe, rate son Rendez-vous Gare de l’Est.

Elle s’appelle Emilie, elle a une nièce Elisa, trop de kilos, 91. Depuis 4 ans elle est mariée à Fabien. Elle a l’obsession des nombres. Elle est maniaco-dépressive. Elle existe, celle qu’Emilie Incerti Formentini incarne, elle existe. Guillaume Vincent a bu des cafés avec elle, dans le quartier de la Gare de l’Est pendant 6 mois. Elle lui a parlé de tout son monde, ponctué par les séjours psychiatriques. Il a retranscrit ses mots, puis les a découpé pour livrer du théâtre.

Jolie robe verte, fraîche trentenaire, rivée sur une chaise qui pourrait appartenir à un bar comme à un cabinet de psychiatre, elle déballe tout. Elle surjoue, minaude, ponctue de gimmicks ses phrases.

La pièce agit d’abord comme un coup de poing en prenant les mots des fous comme une parole théâtrale. Les nombres sont chocs : « 13 mètres carrés » pour vivre à 2 « collés », des chiottes sur le palier. Elle est en crise, prête à sauter, prête à tuer, camisole, schizophrénie. La comédienne en reprenant les mots pour dire la maladie dans sa bouche les déplace, les rend spectaculaires.

Mais, ce spectacle finalement se place sur un cas réel sans prendre position. Si la patiente dénonce à demi-mot l’hôpital qu’elle adule dans un mélange de haine et de passion, si elle hurle l’ultra médicalisation, le mépris de l’humain, cela laisse apercevoir les symptômes de l’institution sans dénonciation.

Quel est le propos ? Mettre le malade en scène ou nous faire oublier par le jeu que tout cela est vrai ? La valorisation du discours de la jeune femme, patiente enfin entendue hors des murs de Saint Anne, donne un propos parfois difficile à cerner. La narration hésite entre la condamnation d’une politique de renforcement de l’enfermement des malades et la souffrance d’une personnalité profondément attachante.

Rendez-vous Gare de l’Est soulève des questions cruciales balayées en 55 minutes lapidaires et hautaines. En parlant du projet, Guillaume Vincent dit se placer en documentariste, il raconte : « Ce fût un travail de direction très particulier et qui s’est fait vraiment à deux. Moi connaissant, si je puis dire, la vérité, et elle l’inventant, la récréant.» Or, il ne s’agit pas au théâtre de recréer un être, mais de l’incarner, la nuance se place dans l’interprétation.

Il y a ici, une question de positionnement, aux croisées des chemins du théâtre documentaire, du témoignage et de la fiction, le spectacle se perd en nous plaçant aux frontières de la pratique psychanalytique. Jean-Pierre Bodin avait su mêler les deux dans Très nombreux chacun seuls en dessinant la souffrance au travail. Cela est possible, mais le fil est fragile.

Visuel : (c) Elizabeth Careecchio

A voir à la Condition des soies à 14h25,du 5 au 27 juillet, relâches : les 14 et 21 juillet

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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