Théâtre
Quand le théâtre rend visible le handicap

Quand le théâtre rend visible le handicap

12 avril 2013 | PAR Christophe Candoni

Le spectacle vivant se pose la question de la représentation du handicap  de façon accrue ces trois dernières années. Loin d’être un phénomène de mode, il semblerait, qu’enfin, la culture prenne le devant des choses en permettant à des comédiens de jouer malgré leurs différences avec ce qui est habituellement montré sur les plateaux. Focus sur trois figures : Le théâtre Hora, Pipo Delbono et Back to back theatre.

Une présence comme un événement

jerome_bel_disabled_theater_6Le Theater HORA installé à Zurich est composé de onze acteurs handicapés mentaux, atteints pour la plupart du syndrome de Down, plus couramment appelé trisomie 21. Ils sont tous acteurs professionnels et présentent leurs productions tirées d’œuvres classiques du répertoire partout en Europe..

Quand le chorégraphe et metteur en scène Jérôme Bel, qui depuis plusieurs années travaille sur des spectacles en prise avec le réel, qu’il conçoit comme des « documentaires théâtraux » sur la vie des artistes, principalement des danseurs, a rencontré les acteurs de cette compagnie, il leur a fait la proposition de monter une production dans laquelle ils n’endosseraient pas un rôle à jouer mais dont ils seraient le sujet principal.  Relevant le défi, ils sont devenus à l’occasion du dernier festival d’Avignon, les performeurs d’une sorte de « freaks show » comme ils disent non sans humour, intitulé « Disabled theater ».

La composition n’intéresse visiblement pas Jérôme Bel qui donne carte blanche aux acteurs qu’il dirige en les invitant à se présenter sans artifice, tels qu’ils sont et en n’interprétant rien d’autre qu’eux mêmes sur un plateau nu. Au cours de numéros individuels successifs, ils donnent à voir une prestation qu’ils ont eux-mêmes crée. Leur corps, leurs gestes, évidemment singuliers et parfois peu contrôlés, surprennent en s’éloignant et repoussant toutes les formes convenues de la danse et l’expression artistique habituelles.

Tout l’intérêt artistique et humain de Disabled Theater est de créer un espace de visibilité pour une minorité socialement rejetée en lui donnant un espace de représentation qui s’apparente à une observation brute et pour certain voyeuse, ce qui a pu déranger et diviser critique et public, mais l’entreprise rare ne peut qu’enrichir le théâtre contemporain et inviter les spectateurs à l’altérité.

Une présence familière

Gianluca_Ballare_e_Grazia_Spinella-300x199On trouve depuis plus de vingt ans dans les spectacles de Pippo Delbono des handicapés, des exclus de la société, non pour ceux qu’ils représentent ce qui serait réducteur mais pour ce qu’ils sont comme un condensé de la réalité de la vie dans ce qu’elle a de plus diverse.

Le plus connu d’entre eux porte pour nom de scène Bobo. Il est microcéphale, sourd, il ne parle pas non plus. Il est pourtant un acteur singulier et incontournable dans les œuvres de l’auteur et metteur en scène italien. C’est en 1996 que Delbono rencontre son acteur fétiche dans un hôpital psychiatrique près de Naples ou Bobo vivait depuis 45 ans. Delbono y animait un atelier d’acteurs. « Je l’ai trouvé magnifique. Je l’ai littéralement kidnappé ! Depuis, il vit chez moi ». A déclaré l’artiste au journal Le Monde. Ils sont depuis inséparables et la fin bouleversante de son spectacle La Menzogna est une véritable déclaration d’amour de Pippo à Bobo.

Un acte militant

Jusqu’au 13 avril, la Grande Halle de la Villette accueille la compagnie Australienne Back to Back theatre qui fête ses 26 ans cette année. A Paris, elle propose Ganesh versus the third Reich, une comédie acide où le dieu de la sagesse va venir anéantir Hitler. Ce dernier lui a volé son symbole, le svastika en le détournant en croix gammée.

L’occasion aussi d’effleurer, l’histoire du programme T4, Aktion T4, qui désigne la campagne systématique d’extermination des handicapés mentaux ou physiques par les nazis.

Ici, être handicapé est une force, c’est parcequ’il est différent que Levi, le jeune juif, devient la muse du « docteur » Mengele. Toute sa famille valide a elle été exterminée, gazée dès son arrivée au camps, lui seul survit.

Tout le spectacle est un aller-retour entre la scène et la création du spectacle. Le « vrai » spectacle s’entrecoupe des « fausses » improvisations qui mènent au jeu.  La question de la prise du plateau est posée tout le temps « tu dois élever ton jeux » entend-t-on.  L’autre question est celle de la prise en compte du réel. A un moment, un comédien reproche à l’autre de mélanger la fiction et la réalité. « Mark doit quitter la scène, il ne fait pas la différence entre la fiction et la réalité ».

Et en effet, il ne fait pas la différence.  La volonté de la compagnie est de prouver que l’on est pas ici face « à un spectacle de monstres ». Les comédiens veulent apporter leur regard sur le monde dans une légitimité de l’ailleurs. Ils revendiquent, à raison, car leur handicap les rends extra-lucides. Ils voient autrement et vont s’adresser à un public à majorité valide.  La compagnie compte des comédiens handicapés de façon permanente, mais, à la différence de l’Oiseau Mouche, ce n’est pas sa première caractéristique  En Australie, voir des personnes en situation de handicap mental sur scène est fréquent  mais le Back to Back est la seule compagnie professionnelle.

Très rapidement, face au spectacle on oublie complètement qui est valide ou pas. Tous sont comédiens. Pari gagné.

Alors, pour conclure, nous pouvons dire que notre titre ment. Le théâtre ne rend pas visible le handicap mais bien des comédiens, professionnels, certains bons, d’autres mauvais, jouant dans des spectacles, certains bons, d’autres mauvais. Le regard est en train de changer, rien n’est encore acquis, mais comme le dit Sophie Lesort « soit le spectacle est bon, soit il est raté et le fait qu’il soit interprété par telle ou telle personne ne doit en rien influencer le résultat final. Aucun handicapé n’est en quête d’un geste d’apitoiement, de mansuétude »

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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