Théâtre

Quand Bowie se prend pour Ziggy, Cojo devient schizo

28 juin 2010 | PAR Cecile David

« … Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust » est une performance à la forme démentielle qui traite de la schizophrénie avec extravagance. Bowie se prenait pour Ziggie, Renaud se met aujourd’hui dans la peau de Stardust et nous entraîne avec Romain dans sa folie étourdissante.

Vous êtes prévenus, la troupe Ouvre le Chien n’est pas là pour « caresser le spectateur dans le sens du poil ». Aïe, Renaud Cojo nous titille, nous dérange dans notre quotidien aux règles bien établies. Bref, il sème la zizanie pour nous déplaire et ça fonctionne. Costume, décors, mise en scène, comédiens (?)… tout est farfelu dans cette pièce psychédélique. Renaud Cojo nous invite dans un théâtre expérimental, mais le barjot n’est pas si désaxé qu’il n’y paraît. Tout le bric-à-brac qu’il nous présente semble logique par rapport au thème dont traite le projet. Il est en effet question de David Bowie ou plus précisément de Ziggy Stardust, personnage décalé que la star a inventé. David Bowie, artiste complexe aux multiples facettes, est une légende vivante du rock. En février 1972 il crée Ziggy Stardust et l’adopte au point de devenir Ziggy, cet être androgyne loin des standards de l’époque et d’aujourd’hui. Il décide finalement de le suicider en juillet 1973 pour que revive Bowie. A partir de cette histoire Renaud Cojo a monté un projet sur la schizophrénie et ses manifestations.

La folie… l’homme de théâtre l’interroge, l’explore à travers des textes et des rencontres, la touche du doigt en devenant lui-même Stardust. En plein centre, une cabine de téléphone incarne cette démence. A l’intérieur, les sons raisonnent, comme une petite voix de plus en plus bruyante qui ne demande qu’à sortir. Elle représente cette petite cage dans laquelle nous enferme la schizophrénie. L’objet rouge vif devient isoloir, un symbole qui en cache un autre. La dite cabine est en effet la même que celle qui figure sur l’album « The Rise And Fall of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars ». Mars ? On pourrait s’y croire. L’OVNI qu’on nous impose nous transporte malgré nous dans un univers complètement givré.

La rencontre avec le psy, censée apporter un peu de rationalité dans ce monde de fou, dérive et devient elle aussi complètement timbrée. Le médecin se met à parler de David Bowie et de son frère, la passion semble prendre le pas sur sa profession. Et puis il y a Romain Finart, étudiant stagiaire qui vient commenter l’avancée du spectacle et qui fonce tête baissée dans le délire de son maître (de stage). On fait aussi la connaissance d’Elliot Manceau, fan inconditionnel de David Bowie, qui nous explique comment son amour pour le rockeur américain l’a éloigné de la raison. La venue d’un invité surprise, différent à chaque représentation, ne fait que renforcer cette impression de fouillis et d’inachèvement. Le spectacle est entrecoupé de lectures sur la schizophrénie et des petites interventions humoristiques du maître des lieux.

La spontanéité étant au cœur de la performance, il n’y a pas UNE représentation mais des représentations toutes aussi singulières les unes que les autres, toutes loufoques à leur façon. Destructurée mais construite, improvisée mais bien pensée, la pièce explore ainsi les frontières existantes entre le jeu et la maladie. Comment notre imaginaire peut-il prendre le pas sur notre vie réelle ? Comment en arrive-t-on au point de non-retour ? Petit à petit, Renaud Cojo se transforme en Stardust pour mieux comprendre le mécanisme et s’imprégner de l’esprit Bowie. Tout commence par les cheveux, la tête, parce que le point de départ de la folie vient bien de là, du cerveau. Puis il s’accoutre du costume de Bowie version Ziggy et se met à chanter ses tubes dans des bottes démesurément extravagantes et à singer ses poses. Puis c’est l’apocalypse. Le jeune chanteur qui l’accompagne quitte sa guitare acoustique, sort de sa boîte (la cabine), empoigne une guitare électrique et fait son show puissance 1 000. Les écrans implosent, les lumières s’affolent, une fumée blanche envahit la scène et Renaud chante, crie, saute, explose. Puis, noir total. Le silence se fait, les postes se rallument… On le voit à l’écran incrustant une scène devant des milliers de personnes. Cojo Stardust reprend le discours énoncé par David Bowie lors de son concert du 13 juillet 1973 avant de se faire éjecter par la sécurité. Stardust n’est plus.

Des écrans éparpillés sur l’ensemble de la scène dédouble chaque élément scénique. Tout (ou presque) est double, voire triple. Le metteur en scène lui-même est à la fois derrière et sur les planches, sur scène et sur l’écran. La pièce chante « bis ». Le décor, symétrique, est composé de quatre postes de télévision, deux de chaque côté de la cabine, et de deux fauteuils installés côté cour accompagnés de deux plantes vertes, incrustées entre les deux. Des poupées vaudou font aussi leur apparition pour contrôler les incontrôlables. On voit à l’écran en plusieurs exemplaires les visages de celui qui est sur scène. Il fait le doublage de son propre film, commente ses remarque et s’amuse à se parodier à travers une figurine à son image. Chaque rôle est conscient de sa « bidimensionnalité ».

Le dédoublement va même jusqu’au « détriphasage » pour reprendre les mots du maître-fou. Il y a Bowie qui se prend pour Ziggy et que Renaud s’approprie. Et Romain qui prend Renaud comme modèle au point de se transformer lui aussi en Ziggy. Quant au metteur en scène, il ne peut s’empêcher de revêtir son statut de comédien avant de redevenir « homme », individu lambda qui s’interroge. Au fur et à mesure que la pièce avance, tous les acteurs évoluant sur les planches portent une perruque à la Ziggy. Une table d’opération est d’ailleurs présente côté jardin pour établir le changement. Un, deux , trois ; droite, gauche ; en haut en bas… On a le tournis, on ne sait plus où donner de la tête. Et on voyage dans les rues de Londres, à Angoulême.On suit Renaud Cojo dans son aventure entamée il y a plus d’un an en abandonnant l’idée d’arriver à destination. Pari gagné pour la troupe Ouvre le Chien.

« …Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust », du 15 au 26 juin 2010, Théâtre Paris-Villette, Parc de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès 75019-Paris. Métro Porte de Pantin
Réservations : 01 40 03 72 23 ou [email protected]

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Cecile David

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