Théâtre

« Paysages de nos larmes », le coeur de l’Homme sous le manteau de la poésie

« Paysages de nos larmes », le coeur de l’Homme sous le manteau de la poésie

08 avril 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

En amenant Paysages de nos larmes jusqu’à nos rives, le collectif Kahraba (Liban) nous fait le présent d’un bijou infiniment précieux: poème sombre, mais traversé de la plus lumineuse pensée, violent, mais gonflé par l’espoir, âpre, mais porté par la beauté des images et de la musique. Chef d’oeuvre protéiforme, puisant à toutes les disciplines, les atours somptueux de la forme se drapent autour du squelette magistralement écrit par Matéi Visniec, qui revisite là le mythe de Job. Une brusque secousse, une expérience proche du mystique. L’humanité mérite-t-elle encore et toujours l’amour indéfectible que Job lui porte?

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L’histoire de Job est l’un des plus cruels, des plus impressionnants, et des plus beaux récits bibliques, dont la trace, presque universelle, se trouve dans les trois grandes religions du Livre. Au travers de Job, dont cœur pur ne peut cesser de crier malgré lui son amour de l’Homme, se pose la question éternelle de la rédemption: comment avoir foi en l’Humanité, que peut-on attendre de notre espèce malgré l’horreur, malgré l’aveuglement, malgré l’égoïsme, malgré la laideur? De quelles violences ne sommes-nous pas capables, et, malgré cela, comment pouvons-nous continuer à nous aimer, condition indispensable à sortir du cercle de la destruction, pour construire un avenir commun?

A cette question, l’une des plus importantes posées à l’Humanité, ni Matéi Visniec, ni Eric Deniaud ne répondent par un dogme. Le premier est l’un des plus magnifiques auteurs de théâtre de langue française, un poète hors de pair; l’autre est un artiste visuel de talent, formé à l’ESNAM à Charleville-Mézières, établi à Beyrouth depuis 2007, où il est au cœur d’un foisonnement de projets artistiques, notamment portés par le collectif Kahraba. Présenté au Tarmac dans le cadre du festival Traversées du monde arabe, Paysages de nos larmes est le fruit de leur collaboration, et, aurait-on envie de dire, la pièce ne pouvait être autre chose que sublime.

Le texte est beau, dépouillé, fort, il va à l’essentiel et frappe au coeur, au creux de l’estomac, bref, il saisit le spectateur dans un étau viscéral. C’est Roger Assaf, comédien et metteur en scène libanais, figure du théâtre arabe, qui prête sa voix à Job, une voix enregistrée, qui mêle l’arabe et le français, une voix dense, à la tessiture riche, sur laquelle roulent les mots si beaux et si puissants de Matéi Visniec. A mi-chemin entre la voix intérieure et la narration, les paroles prononcées donnent à entendre les pensées de Job: malgré le fait qu’on lui ait percé les tympans, malgré le fait qu’on lui ait arraché la langue, malgré le fait qu’on lui ait coupé les doigts, ou, peut-être, justement, à cause de tout cela, son dialogue intérieur, désincarné, résonne à nos oreilles, dans l’obscurité du théâtre. Récit terrible dans ce qu’il condense d’horreurs; récit lumineux de confiance et d’amour.

Pour y faire écho, la scène plongée dans une quasi obscurité nous montre Job comme une marionnette frêle, aux mouvements mesurés, manipulée avec délicatesse par les trois comédiens-marionnettistes. C’est toute la fragilité de Job mutilé, de Job impuissant, de Job aux portes de la mort qui s’incarne dans ce pantin nu et maigre. Avec d’infinies précautions, la marionnette fait ses entrées et ses sorties, revient nous dérouler son histoire, tandis que se succèdent sur le plateau des images d’une ville qui croît puis se déchire, puis ressuscite dans l’anarchie, puis se transforme en une montagne de béton vigilant tandis qu’autour le blé repousse dans les champs. Le sol et le fond de scène sont en tissu fluide et froissé, la lumière danse, tout bouge et passe et se reforme dans une lumière de fin du monde, à moins qu’il ne s’agisse au contraire de l’aube des temps?

Au milieu de cela, les comédiens, sensibles et talentueux au-delà du dicible, se livrent à un méticuleux ballet, rituel animiste ou chamanique, tantôt servants de la marionnette dont ils recréent le mouvement comme pour tirer son image des ombres, tantôt dansant autour des maisons de la ville désertée, tantôt officiants d’une cérémonie expiatoire où les douleurs de l’humanité se concentrent dans les masques dont ils s’affublent. Les tableaux se suivent, rivalisent de beauté formelle et de force symbolique. Pour accompagner le déchirement des voiles, le déchirement des maquettes, et le déchirement des âmes perdues, le violon seul fait contrepoint à la voix de Job, et vient improviser un air klezmer, qui chante les tourments de l’humanité mais qui dit également l’espoir dans le secret des cœurs.

Qui, mieux qu’un collectif d’artistes libanais, pouvait libérer la puissance poétique brute de ce matériau? Comment rester impassible dans la salle de spectacle à ces paysages détruits, face aux supplices endurés par Job, tandis que nos fils d’actualités s’emplissent du bruit terrible des missiles, des enfants gazés, des camions qui foncent dans les foules?

Et pourtant, Job nous invite à ne pas céder à la tentation de la haine. Il n’offre aucune réponse, n’indique aucune méthode, mais plante là une foi lumineuse, qui brûle d’autant plus forte qu’elle contraste avec les intenses ténèbres qui semblent vouloir nous étouffer: « Moi je n’ai rien dit. Mais dans mon cœur il y avait une voix qui criait plus fort que moi: Oui, je crois en l’homme! »

Ce que nous dit Job, ce que nous affirment Matéi Visniec et Eric Deniaud, c’est que la poésie peut apporter des réponses, c’est que la philosophie peut sauver, c’est que la foi peut transcender les visions les plus apocalyptiques et restaurer l’espoir. Du danger et de la vulnérabilité peuvent naître les plus beaux des poèmes, doivent naître les plus beaux poèmes, car ils sont le ferment de l’espoir et le terreau sur lequel s’enracinent les possibles.

Au milieu des ombres, c’est la puissance de notre imagination, et l’authenticité de notre amour, qui, seuls, peuvent nous guider vers les champs de l’avenir.

Une oeuvre sublime, bouleversante, traversée à la fois par l’urgence du moment et par le souffle d’une sagesse ancestrale: c’est cela que propose Paysages de nos larmes. Une magnifique expérience de théâtre, à vivre absolument.

Trailer – Paysages De Nos Larmes from Collectif Kahraba on Vimeo.

Mise en scène: Eric Deniaud
Texte: Matéi Visniec – Musique: Dominique Pifarély
Voix: Roger Assaf
Avec: Marielise Youssef Aad, Dana Mikhail, Dominique Pifarély, Aurélien Zouki
Création sonore: Christophe Hauser – Création lumière: Riccardo Clementi
Scénographie, marionnettes et videos : Eric Deniaud – Assistante construction et vidéo : Tamara Badreddine
Collaboration artistique : Cécile Maudet / Lena Osseyran / Ahmad Khouja
Traduction en langue libanaise: Chrystèle Khodr and Roger Assaf
Chargée de production : Virginie Crouail
Diffusion : MYND Productions

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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