Marionnette
Ouroboros, créateur de mystique foraine et ouvrière

Ouroboros, créateur de mystique foraine et ouvrière

19 juillet 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Le compagnie Titanos a gagné sa réputation en proposant des scénographies démentes en termes de taille comme de créativité. Ouroboros n’échappe pas à la règle : principalement installation foraine monumentale et détournée, il fait cependant une incursion plus nette que ses devanciers sur le terrain du jeu théâtral. Recyclage à tous les étages, de matériaux de construction comme d’histoires et symboles, Ouroboros est à prendre avec légèreté comme la gigantesque blague qu’il est. À bien y regarder, néanmoins, il offre aussi une manière symbolique de retisser le lien entre passé et présent, de célébrer sans le dire, ou autrement que de la manière qui est dite, un héritage ouvrier trop souvent ignoré ou méprisé. Un clôture en fanfare pour le festival RéciDives 2021.

Machine à détourner

Titanos, c’est une vaste entreprise de détournement permanent. La compagnie aime puiser dans l’univers forain, ses machines et son imagerie, pour le régurgiter sous une forme clairement reconnaissable mais aussi clairement réappropriée. Ici, c’est la grande roue qui est maltraitée, comme ailleurs le petit train ou le carrousel. Pour la plus grande joie des petits – et de beaucoup, beaucoup de grands, qui faisaient des mines réjouies – il importe aux Titanos que leurs machines gardent leur fonction première : ainsi peut-on monter pour un tour à la fin du spectacle, dans l’une des 5 nacelles que comporte l’engin.

Ce qui est intéressant, surtout, c’est le délire imaginatif qu’a suscité la forme de la roue. Double détournement. Détournement du mythe de l’Ouroboros d’abord, digéré en une mystique de la renaissance sous forme d’une société secrète. Détournement de l’héritage sidérurgique lorrain ensuite, sous une forme qui n’a aucune prétention à être documentaire, mais qui permet de construire un mythe pour de rire autour d’un passé ouvrier très réel. 

La rencontre de ces différentes inspirations donne un cocktail détonnant, une « jubilation de la société secrète des frères de fonte », des rituels inventés de toutes pièces (en acier zingué) au pied d’une roue faite totem. Une cérémonie pour de faux, jouée ou animée – on ne sait pas trop comment le qualifier – par une bande d’énergumènes survoltés, à l’humour douteux, à la coupe de cheveux plus douteuse encore, aux goûts musicaux discutables également. Bref, on aura compris qu’il s’agit d’une surenchère dans l’improbable et le n’importe quoi, pour une fausse messe déglinguée, grivoise et jouissive.

Créativité visuelle

Les différents interprètes, mi-machinistes, mi-acteurs, mais pour certains d’entre eux complètement scénographes-bricoleurs, tiennent bien la route. Ouroboros est une invitation permanente au surjeu, on ne fait pas dans la dentelle, mais dans ce registre on doit dire que la conviction et l’énergie des uns et des autres est convaincante. Mention spéciale a un Bruno qui arrive à trouver la fragilité de son personnage clownesque au milieu de ce bordel, et à le rendre non seulement drôle mais très attachant.

Mais ce ne sont pas tant les interprètes que les machines qui sont les stars de ce show d’un genre particulier : la vedette reste à la grande roue et à ses 5 nacelles au décor aussi coloré qu’improbable. C’est un déluge de créativité visuelle, laquelle s’est égarée entre kitsch et baroque, empilant les symboles et les figures animales. Pour couronner le tout : une reconstitution d’un poste de soudure à l’arc, des effets pyrotechniques de très haut vol, des dorures à faire pâlir d’envie Louis XIV.

Est-ce trop? Est-ce, paradoxalement, trop peu, dans l’idée que la construction exceptionnellement soignée ne compense pas le scénario ficelé à l’arrache? La réponse des Titanos semble claire : ce n’est jamais trop. Gigantisme des structures, profusion des détails, mais aussi personnages too much, mauvais goût revendiqué, humour borderline, tout cela s’empile pour constituer le moteur créatif. Sans doute que cela ne plaira pas à tout le monde, mais ce qui est offert l’est avec générosité, et avec suffisamment d’entrées pour que chacun et chacune puisse y trouver un petit quelque chose qui lui plaise. Quant au public, au vu des rires dans l’assistance, des passants qui arrêtaient les artistes pour les féliciter le lendemain dans les rues de la ville, il semble adhérer à la démarche. Qui n’aime pas rire un peu, s’émerveiller comme un gamin, se sentir accueilli comme à la maison?

Fierté manuelle, fierté oeuvrière

La créativité visuelle se double toujours chez les Titanos d’une grande maîtrise technique et manuelle dans la construction. La compagnie s’est fait une réputation en la matière, et elle n’est pas volée. Monter de toutes pièces une machinerie pareille à partir de matériaux de récupération, c’est un tour de force. Soudure, électricité, habillage textile et sculpture, la mise en œuvre révèle une intelligence de l’œil et de l’esprit, mais aussi de la main.

A-t-on précisé que la grande roue est aussi transformable en scène de théâtre, que le cadre est monté sur vérins hydrauliques, que les décors des nacelles sont amovibles, et que tout ça se construit en somme sous les yeux du public à mesure de la représentation… ? Ce n’est pas simplement une construction « 50 % acier / 30 % jubilatoire / 20 % homologuée » qui est montrée là, mais la somme de savoir-faire techniques nombreux, et parfaitement maîtrisés.

C’est à cet endroit que tout l’intérêt du travail des Titanos paraît: ce sont des bricoleurs, des faiseurs, des improvisateurs, qui aiment avant tout avoir les mains dans le cambouis. La boucle est bouclée: les ouvriers du spectacle parlent aux ouvriers – et anciens – des usines. En parlant de leurs devanciers, ils démontrent par le faire en quoi ils en prolongent sinon un habitus, du moins des compétences, une fierté de construire, un pouvoir de changer la matière. Peut-être est-ce aussi pour cela que le public de Dives-sur-Mer se révèle sensible au spectacle: peut-être sent-il ce lignage, dans une ville jadis ouvrière mais à qui il ne reste aujourd’hui que le souvenir de ses usines.

Ouroboros, c’est aussi un spectacle à retrouver durant le Festival mondial des Théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières. On pourra aussi l’apercevoir le 3 octobre à La Laverie – Saint Etienne (42).

 

 

 

Auteurs – Constructeurs : Lesli BEACHEL, Pierre GALOTTE, Valentin MALARTRE, Richard REWERS et Gaël RICHARD

Interprètes : Laurence COOLS, Pierre GALOTTE, Valentin MALARTRE, Reinier SAGEL ou Jacob VANDENBURGH

Mise en scène et valorisation du show : Gwen ADUH

Interprétation mosellane du mythe : Fred TOUSCH

Ecriture : Compagnie TITANOS, Gwen ADUH // Aide à l’écriture : Fred TOUSCH, Arnaud AYMARD

Création musicale : Damien ELCOCK et Axel OLIVERES – Guess What

Plasticien (castelet) : Cécilien MALARTRE

Régie : Olivier CLAVEAU

Production : Lucie LAFAURIE et Gwladys POMMIER

Visuel © Clément Martin

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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