Marionnette
Animer la vie, ou la biographie sensible par l’objet

Animer la vie, ou la biographie sensible par l’objet

19 juillet 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Perle d’émotion débusquée par le festival RéciDives, La Vie animée de Nina W. s’inspire librement du parcours de Nina Wolmark, dont le destin hors du commun l’amènera entre autres à être l’autrice et scénariste des séries de dessins animés Ulysse 31, Les Mondes engloutis, et l’adaptatrice de Rahan, Fils des Âges Farouches. Sur une mise en scène de Séverine Coulon, ce spectacle bouleversant, captivant de bout en bout, pourrait se ranger dans la case du théâtre visuel, avec des incursions sur le terrain de la marionnette. Juste et touchant, porteur d’espoir, absolument réussi, absolument recommandé.

Un récit hors normes

Lorsque le théâtre s’empare d’une biographie, c’est généralement que le destin de la personne considérée a quelque chose d’exceptionnel, qui bouleverse le cadre de ce qui semble possible, tord les limites de ce qui est admis, outrepasse ce qu’une trajectoire individuelle est censée pouvoir embrasser.

Quand Séverine Coulon fait la connaissance de Nina Wolmark, elle prend graduellement conscience du caractère peu ordinaire de la vie de cette femme, « tombée dans la potion tragique » d’une naissance au pire endroit, au pire moment : la Pologne sous occupation nazie, dévorée par la folie exterminatrice d’Hitler. Pour cette raison, la petite fille qu’était Nina passera son enfance d’un exil à un autre. Pour autant, la femme qu’est devenue Nina, au contact de Paris, cultive une créativité féconde qui la mènera à créer entre autres Les Mondes engloutis, la première série télévisée d’animation française.

C’est ainsi que Nina Wolmark devient Nina W. grâce au travail de la metteuse en scène et de ses interprètes au plateau. Un personnage à peine fictionnel, que le spectacle invite à suivre dans sa maturation, de sa naissance au temps présent. Le récit est chapitré par époques de la vie de Nina, soutenu par une narration riche en informations mais habilement diluée dans les interstices des scènes jouées. Le spectacle s’intéresse surtout à la genèse de l’impulsion créatrice, et à son épanouissement au fil des années, malgré les épreuves. C’est une ode inspirante à l’inventivité et à l’envie – on pourrait écrire aussi « en vie », le spectacle ne se refusant pas quelques jeux de mots très lacaniens. Nina c’est aussi l’exemple d’une femme puissante, par sa liberté et par sa générosité.

La métaphore prise comme principe de mise en scène

La vie animée de Nina W. bénéficie d’une mise en scène intelligente, qui utilise les éléments au plateau, pour la plupart assez neutres et géométriques, pour leur faire porter des sens différents, et recycler le paysage que peut se figurer le public au fur et à mesure du spectacle. Une estrade à fond de scène avec des fils pour suspendre des feuilles de papier, quelques rampes mobiles, un ou deux mâts, une flopée de parallélépipèdes blancs au format d’une ramette de papier, les moyens sont épurés, mais il n’en faut pas plus à Séverine Coulon pour proposer de voir le ghetto de Varsovie, un sanatorium alpin, ou Paris en 1968. Le noir et le blanc dominent, la couleur rouge – timidement épaulée de la jaune – viendra réveiller un peu la palette chromatique.

Avec l’aide d’un minimum de bruitage, de quelques accessoires et des commentaires fournis par les deux comédiens, ce dispositif suffit pour figurer tout ce que le récit contient : bombardements, exode vers l’Est, découverte de l’amour… Un même élément de la scénographie peut changer de signification d’un tableau à un autre, porter différentes valeurs, mais tout reste très lisible grâce à un cheminement bien pensé, et à des espaces clairement découpés par la lumière. L’encombrement croissant du plateau et la progression de la couleur, qui ont lieu graduellement au long du spectacle, fonctionnent comme une longue métaphore de la maturation de Nina, qui s’enrichit de ses expériences et gagne graduellement une joyeuse liberté.

Comme les images construites sont très rarement figuratives, chaque membre du public a la liberté de se construire ses propres représentations mentales. Il est toujours enthousiasmant de voir un.e metteur.se en scène rendre cette liberté au public, et l’inviter à rêver plutôt que lui injecter dans les yeux des images définitives.

La seule concession à cette sobriété de mise en scène réside dans quelques machines de scène, qui filent la thématique du jeu, de l’inventivité et de l’émerveillement. Elles sont utilisées de manière parcimonieuse, et systématiquement actionnées à la main, ce qui nous semble heureux, car c’est avant tout dans l’humain que réside la sensibilité de l’histoire. On aurait pu, à la rigueur, imaginer s’en passer, et la proposition ne s’en trouverait peut-être pas très affaiblie. Mais elles donnent quand même quelques images saisissantes : le remplissage des trains de la mort, ou l’extermination à la chaîne dans les camps, par exemple, sont extrêmement réussis.

Une sensibilité à fleur d’objet

Les deux interprètes ne sont pas pour rien dans la réussite du spectacle. Jean-Louis Ouvrard et Nama Keita se partagent la narration et les différents rôles, ces derniers pouvant glisser de l’un(e) à l’autre selon les tableaux. Les deux sont donc Nina, tour à tour. La convention est très vite comprise, et le texte offre de précieux indices pour aider les membres du public à ne pas s’égarer. Les deux comédiens sont très justes dans leur jeu, et se tirent avec le même brio des scènes comiques que des scènes dramatiques. Leur énergie et leur rythme sont finement dosés, malgré le fait que le spectacle n’ait presque pas joué en un an, et qu’il fasse là ses « deuxièmes premières ».

Dans la manipulation des objets et des marionnettes – deux marionnettes chaussettes et deux muppets – les deux interprètes sont également bons. Ce n’est pas un mince compliment à adresser à Nama Keita, son comparse Jean-Louis Ouvrard étant un habitué de la marionnette à la réputation bien assise. Tous deux arrivent à s’effacer en un battement de paupière, comprennent parfaitement ce que c’est que de se mettre au service de l’objet manipulé. Du coup, la magie opère parfaitement : les objets se font moins choses pour se faire davantage personnages, et le public consent à l’illusion sans résister.

Il en faut, de la délicatesse dans l’interprétation, pour réussir à faire se porter sur un objet toute la sympathie du public, sa capacité à s’identifier aux souffrances d’un personnage. Nina enfant est souvent incarnée par une toupie : pour pleurer les malheurs qui lui échoient, il faut réussir à y voir totalement, sans l’espace d’un doute, une petite fille. Le tour de force des comédiens est de nous y faire croire, complètement.

Pourquoi tant d’émotion ?

À l’arrivée, la magie opère. Tout ce que l’on vient d’évoquer se combine pour donner un spectacle profondément émouvant, qui transporte d’indignation devant les terribles iniquités qui frappent les habitants de notre monde autant qu’il enthousiasme devant l’appétit de vie et d’art que communiquent l’héroïne.

On ne saurait pas dire exactement quel élément réussit spécifiquement à expliquer l’alchimie, à révéler pourquoi on finit la larme à l’œil et le cœur gonflé d’espoir. Est-ce parce que l’on part de si loin, d’un point de départ si horrible ? Parce que chacun.e porte en sont sein des rêves secrets, et que les voir réaliser par une autre personne vaut satisfaction par procuration d’un désir de réalisation ? Parce que la musique vibrante et sensible de Sébastien Troester accompagne le récit avec beaucoup de justesse ? Est-ce l’humanité qui transpire des deux comédiens, et de la metteuse en scène quand elle s’adresse au public au début et à la fin du spectacle ?

Tout ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que le public a fait une ovation à ce spectacle, et a témoigné dans les allées du festival de cette même émotion devant la proposition.

En tout cas, offrir un récit de résilience et de vie à une époque où tant de fillettes sont jetées sur les routes de l’exil, pour ensuite devoir se battre contre un accueil indigne, c’est aussi un acte politique. Puissent-elles avoir la chance, trouver les ressources et connaître les hasards heureux qui font les destins comme celui de Nina.

Se profile une belle tournée pour la saison 2021-2022, qui commencera à Auray (56) – Festival Méliscènes (7 et 8 octobre), puis se continuera avec notamment Lille (59) – M Festival (13 et 14 octobre) et Paris (75) – Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette (17 au 24 octobre – relâche le 19 octobre).

 

Mise en scène et écriture • Séverine Coulon

D’après la Vie et l’œuvre Anna ou la mémoire de l’eau de Nina Wolmark

Avec • Jean-Louis Ouvrard & Nama Keita en alternance avec Dana Fiaque

Assistante mise en scène • Louise Duneton

Composition musicale • Sébastien Troester

Scénographie • Séverine Coulon

Décorateur • Olivier Droux

Assistant décorateur • Pierre Airault

Construction marionnettes • Antonin Lebrun

Costumes • Nathalie Martella

Création lumière • Mathieu Charvot

Régie générale • Cécile Hérault

Ateliers artistiques • Louise Duneton

Administratrice de tournée • Babette Gatt

Conseil littéraire & historique • Nina Wolmark

Adaptation langue des signes • Katia Abbou

Visuel © Laurent Guizard

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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