Théâtre

Olivier Py est Prométhée et inversement aux Ateliers Berthier

16 février 2012 | PAR Christophe Candoni

Il ne manquait plus que Prométhée à Olivier Py pour monter l’intégralité des pièces d’Eschyle qui nous sont parvenues, sept au total qu’il aura proposées au cours de son mandat à l’Odéon. Donné pour quelques dates seulement aux Ateliers Berthier, « Prométhée enchaîné » que Py a retraduit, adapté, qu’il met en scène et qu’il joue, vient clore son ambitieuse entreprise débutée en grande pompe par la magistrale mise en scène de l’Orestie en 2008, et poursuit hors les murs et en itinérance, des cantines scolaires des collèges de banlieue aux bancs de la Sorbonne, suivant l’idée de ce qu’il nomme le « théâtre d’intervention » (Voir ICI). C’est dire à quel point ces textes antiques, témoins de la naissance conjointe du théâtre et de la démocratie, parlent encore aujourd’hui du monde et des êtres. Ce Prométhée a gardé la marque du savoir-faire des réalisations passées, plus dépouillées, plus concises qu’à l’habitude. L’économie d’acteurs et d’accessoires n’entrave nullement la puissance du jeu et l’impact du verbe.

Point de chaînes qui immobilisent, première contrainte qu’Olivier Py contourne. Point de rocher au sommet des montagnes de Caucase. Une salle de théâtre plutôt, celle des ateliers Berthier reproduite en miroir : les mêmes sièges gris font face au public à la différence que ceux-ci sont inoccupés. Une parcelle longiligne traverse l’espace à l’horizontal. C’est la scène avec sa rampe, son rideau ouvert, sa cage retournée qui rend perceptible l’envers du décor, ses inscriptions Cour et Jardin, la servante bien sûr. La table de travail du metteur en scène repose au centre des gradins. Prométhée est ici un metteur en scène et, qui plus est, incarné par Olivier Py avec solidité, force et conviction. Il a osé cette transposition biographique de la pièce en la calquant sur ses obstinations habituelles. Cette mise en abyme fonctionne indéniablement mais c’est une lecture évidemment réductrice qui peut sembler anecdotique pour qui ne ressent pas une empathie démesurée à l’égard de l’actuel directeur de l’Odéon.

Prométhée, un artiste? Oui, conformément à la définition qu’en donnait Rimbaud qui décrivait le poète comme un « voyant ». En ayant dérobé le feu sacré de l’Olympe pour le donner aux mortels, Prométhée a livré la connaissance aux hommes, et ce contre l’avis des Dieux tyranniques. La pièce comporte d’ailleurs une vindicte violente et peu répandue dans le théâtre antique à l’égard des puissances divines. Il en est sévèrement puni. L’ouverture musclée de la pièce est très réussie. Un molosse masqué, serviteur de Zeus, fait irruption, matraque à la main, pour violenter et abattre ledit poète/metteur en scène qui réapparaît le visage en sang. Envers et contre toute tentative de le bafouer, sa parole libératrice et transgressive se fait entendre et percute malgré un certain archaïsme de la prosodie pyenne proche de l’alexandrin et une déclamation outrancièrement hurlée. L’épilogue ajouté à la suite de la pièce est d’une beauté exemplaire et Xavier Gallais et Céline Chéenne sont par ailleurs excellents.

La pièce a suscité des avis contraires. En voici le bilan.

POUR

Le maintien de la culture est universel. Avant de brûler les hommes, les nazis ont brulé les livres. Pourquoi ? Parce qu’un esprit éclairé est plus éloigné de la bêtise qu’un autre. La culture donne aux hommes les armes pour « dire la souffrance », c’est déjà beaucoup. Oui, Prométhée est un travail égocentrique, mais cet égo là  vient d’un acteur essentiel de la politique culturelle.  Sa parole, en tant que directeur d’une Scène nationale et ici excellent comédien, compte. En cela elle devient elle aussi universelle. Prométhée est engagé contre tous ceux qui bâillonnent, allant jusqu’à dire l’impossibilité des récentes révolutions, drapeaux à terre, symbole que l’homme est « éphémère. » Amélie Blaustein-Niddam

CONTRE

Olivier Py se prend au piège de l’identification personnelle au personnage de Prométhée, un raccourci maladroit et hâtif qui brouille le message de la pièce. Qu’un artiste comme lui soit le détenteur d’une parole libre qu’on a parfois tenté d’anéantir, c’est possible, mais un héros à la fois martyr et prophète, éclaireur du monde, bâtisseur d’un nouvel ordre, sauveur de l’humanité, c’est aller un peu loin dans l’auto-glorification. Il y aurait mille équivalences ô combien pertinentes à trouver pour donner un visage contemporain à la force vive de résistance et de contestation qu’est Prométhée. Py met le doigt sur quelque chose d’intéressant lorsqu’il évoque trop rapidement le Printemps arabe. Mais sa vision méta-théâtrale est le signe d’un théâtre nombriliste qui se pense lui-même mais perd beaucoup de sa portée nécessairement politique. Christophe  Candoni

 

Visuel : (c) Alain Fonteray

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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