Théâtre

[MiMa] Le charme aussi irrésistible qu’intelligent de « Gaspard », l’enfant-marionnette

[MiMa] Le charme aussi irrésistible qu’intelligent de « Gaspard », l’enfant-marionnette

05 août 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Gaspard est un spectacle pour deux interprètes et un enfant-marionnette, présenté par Une Tribu Collectif. Spectacle malin, où le trio est à la fois celui-là, et celui d’un couple de parent avec leur enfant, il donne à voir de très belles manipulations en même temps qu’il fait traverser de nombreuses émotions. Cette sensibilité est préservée par le choix de jouer sur un plateau nu, sans fioritures. Un beau spectacle de marionnette contemporaine, vu au festival MiMa 2018.
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Le talent, c’est parfois faire beaucoup à partir de très peu. C’est même souvent là sa marque.

Comme un pied-de-nez à lui-même, Une Tribu Collectif s’inscrit avec Gaspard à l’envers de ce qui est proposé par la scénographie de La Course : comme dans une épreuve en négatif, le plateau de Gaspard est presque vide, puisque seuls deux tabourets à roulettes sont posés sur une scène nue, avec un fond noir, et des éclairages assez francs et directs.

En revanche, là où on retrouve la patte de la compagnie, c’est sur l’émotion qui se dégage du spectacle, et sur l’intelligence avec laquelle les niveaux de lecture s’enboîtent. Il y a, au-delà du texte même, une richesse des signes visuels et du sous-texte comme on n’en rencontre malheureusement pas toujours, même dans les spectacles les mieux écrits.

Parce que le jeu se centre autour d’une unique marionnette, assez réaliste et en tous cas à échelle, d’un petit garçon, et de sa relation avec ses deux marionnettistes, homme et femme, un jeu symbolique subtil se déploie sur la relation marionnettiste-marionnette, marionnettiste-marionnettiste, mais aussi sur la relation parents-enfant. Le « Moi je n’ai besoin de personne! », lancé comme en défi par Gaspard, c’est en même temps la parole de la marionnette, protagoniste de la pièce qui porte son nom, et celle de l’enfant qui revendique son autonomie. Quand Gaspard s’appuie sur son marionnettiste, c’est aussi l’enfant qui cherche le réconfort dans les bras de l’adulte. Quand il explore les contours du visage de ce dernier, sa barbe, sa calvitie, c’est à la fois la découverte d’un corps humain différent d’un corps marionnettique, et la découverte d’un corps adulte différent d’un corps d’enfant. Au-delà, au travers de l’enfant-marionnette, les deux artistes se lient et entrent en contact physique étroit, soudés qu’ils sont à la hanche, les personnages-adultes se frôlent et se troublent, les personnages-parents s’aiment et se réalisent au travers de leur enfant.

La main de Gaspard, c’est sa main autant que c’est la main prenante d’une marionnette et donc, en réalité, derrière, la main d’un manipulateur ou d’une manipulatrice. A chacun d’ailleurs sa main, le bras dans une manche différente du sweat-shirt. Les deux interprètes se relaient pour manipuler le contrôle de la tête, en prise directe. Quand on entend finalement la voix de l’homme, elle est utilisée en propre : c’est pour se faire le traducteur des gestes de l’enfant, qui signe son adresse au public en LSF. C’est d’ailleurs l’occasion d’un pied de nez malicieux, quand la marionnette dit crûment la vérité des marionnettistes en les obligeant à la répéter… à moins, on l’aura compris, que ce ne soit la clairvoyance de l’enfant qui comprend très bien les motivations des adultes.

C’est donc un jeu permanent sur de multiples plans qui se déploie dans l’écriture, avec une grande lisibilité des intentions cependant, du fait de la clarté de l’interprétation, et du soin apporté aux signes donnés. Le regard de la marionnette est impeccablement dirigé, les mouvements des mains sensible et doux, la sensation de sa corporéité dans la simulation de son centre de gravité est irréprochable. Evidemment, les marionnettistes sont puissamment en jeu, puisqu’ils jouent leur propre rôle, et ils s’en sortent avec une honnête justesse.

C’est un spectacle mesuré et tendre, mais qui ne manque pas pour autant de profondeur, à l’instar de cette très belle marionnette, aux yeux doux et tristes. Pour autant, l’ironie mord férocement par moments, et les éclats de rire sont nombreux.

Un très joli spectacle, qui parle à tous, à la fois de leur vécu familial et de leur amour pour cet art curieux qu’est la marionnette. Presque un spectacle d’école, dans le passage en revue des thématiques propres à la marionnette – animé/inanimé, vivant/mort, humain/marionnette, manipulateur/manipulé, etc. – et des intentions de manipulation – réaliste et irréaliste. Mais dans ce cas, un spectacle d’école sensible, apte à toucher avec délicatesse un large public. Une belle réussite.

Conception, mise en scène collectif Une Tribu : Michel Villée et Noémie Vincart. Interprétation : Michel Villée et Noémie Vincart.
Avec le soutien de la Fabrique de Théâtre/Service des Arts de la Scène de la Province de Hainaut.
Production Une Tribu / Entrée de Secours ASBL.
Visuels: (c) Inez Kaukoranta

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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