Théâtre

MELANCOLIE ET BONHOMIE, L’ART DE THOM LUZ

MELANCOLIE ET BONHOMIE, L’ART DE THOM LUZ

12 janvier 2019 | PAR Nicolas Chaplain

Au Deutsches Theater de Berlin, Thom Luz porte à la scène Maîtres anciens, le roman de Thomas Bernhard. Il y a certes très (trop ?) peu des mots de l’auteur et dramaturge autrichien dans la proposition du metteur en scène zurichois mais la singularité et la fantaisie du jeune artiste séduisent. La mélancolie et la magie qui caractérisent son travail opèrent.

Dans Maîtres anciens, Thomas Bernhard donne la parole à un vieux critique musical nommé Reger qui depuis plus de trente ans s’est rendu chaque jour au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Installé depuis toujours sur la même banquette de la salle Bordone, confortable et propice à ses réflexions, il contemple le tableau de Tintoret : L’Homme à la barbe blanche.  Sous la forme d’une diatribe, Reger exprime avec violence son exaspération contre les institutions, les professeurs, les conservateurs et guides de musées, contre l’Autriche décadente, ruinée, déchue, contre le peuple autrichien abêti, contre la politique autrichienne criminelle, contre le milieu littéraire autrichien, contre le « kitsch sentimental » de Stifter, contre les peintres et musiciens autrichiens : ce « terrible Dürer, précurseur du nazisme », Bruckner, ce « compositeur négligeant ». Avec effroi, il décrit Vienne, un hospice où « les vieux n’ont rien à dire mais les jeunes ont encore moins à dire ».

Reger n’apparaît pas sur scène. Aucun interprète ne joue son rôle. Seule l’empreinte de ses fesses sur une banquette en cuir de musée installée à l’avant-scène évoque sa présence. Des fragments de sa parole sont répartis entre trois acteurs (Christoph Franken, Camill Jammal et Wolfgang Menardi) habillés en gardiens de musée, un pianiste et une actrice, Katharina Matz (88 ans) qui interprète le fantôme de la femme décédée de Reger assise de dos aux spectateurs, devant une toile de gaze.

La scène représente une salle de musée sans tableaux ni visiteurs. Une banquette, un interphone et trois gardiens. Une salle blanche envahie de fumée, un cosmos nimbé d’une lumière douce et pâle, un espace mental et mnésique propice à la méditation, à la divagation, aux pantomimes gracieuses. Le pianiste et comédien Daniele Pintaudi joue en boucle Steiermärker de Bruckner. En coulisses deux autres pianos jouent à l’envi. Les notes et mélodies s’élèvent comme dans un rêve.

Empreint de gravité, de calme et de candeur, le théâtre de Thom Luz déploie un univers surréaliste, drolatique et mélancolique. Les gardiens du musée, fantômes et fantoches, portent des uniformes (cravate et badges), entrent et sortent par les cloisons qu’on croyait intraversables, chantent et dansent, annoncent l’ouverture et la fermeture du lieu de manière solennelle ou humoristique. On s’attache aux personnalités et corporalités des acteurs.

« La représentation a été exécrable » sont les derniers mots du texte de Bernhard et aussi ceux de la représentation au Deutsches Theater, prononcés avec malice et ironie par Mme Reger avant le noir final.

A Nanterre-Amandiers, Thom Luz présente du 17 au 20 janvier de Büchner avec le Theater Basel.

Photo : Arno Declair

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