Théâtre

MAGNIFIQUE, PUISSANTE ET ABSOLUE PENTHESILEE PAR JOHAN SIMONS

MAGNIFIQUE, PUISSANTE ET ABSOLUE PENTHESILEE PAR JOHAN SIMONS

04 mars 2019 | PAR Nicolas Chaplain

Au Thalia Theater de Hambourg, Sandra Hüller et Jens Harzer s’affrontent dans une version géniale et radicale de Penthésilée de Kleist. Créée au Festival de Salzbourg en 2018, la production mise en scène par Johan Simons, actuel intendant du Schauspielhaus de Bochum, éblouit par son intelligence, son audace et sa modernité.

Sur un champ de bataille dans les environs de Troie, Penthésilée et Achille s’affrontent obstinément, frénétiquement, passionnément, jusqu’à la mort. Le plateau sombre et complètement vide – un espace intemporel et conceptuel – est éclairé par une seule bande lumineuse placée au sol à l’avant-scène. Celle-ci devient plus large et plus radieuse à mesure que l’intrigue progresse puis se rétrécit petit à petit jusqu’au noir final.

Johan Simons et son dramaturge Vasco Boenisch ont purgé le texte de Kleist et évacué tous les personnages en dehors du couple irréconciliable. Pas de guerriers grecs, pas d’armée amazonienne, pas de confident.e.s, une partie de leur texte est redistribuée entre les deux protagonistes. La proposition redéfinit l’identité des héros et défait la pièce des clichés et prototypes, déjouant les codes de genre. Les deux ennemis portent tous les deux une jupe longue foncée. Lui, un débardeur noir et elle un bandeau noir sur la poitrine. Ils sont alors vêtus de manière presque identique comme deux jumeaux. Ainsi resserrée et stylisée, cette Penthésilée est bien plus intéressante qu’une lutte des sexes, c’est vraiment un combat essentiel entre « deux étoiles » qui l’une contre l’autre se fracassent.

Sandra Hüller est une Penthésilée ardente, souveraine et absolue. Coiffée à la garconne, elle est sensuelle, séductrice, désirable. Sa silhouette fine et athlétique se montre tantôt agressive et offensive tantôt profondément troublée, blessée, dévorée par son amour pour Achille. Fière, elle mime le cheval avec son pied et hennit. Son corps fulminant, tendu et chaud se débat, pugnace, restituant la poésie violente et heurtée de Kleist. Furieuse, elle hurle son projet frénétique de vaincre le héros grec. Plus tard, elle gémit de douleur. Face à elle, le viril et fier Achille, interprété par Jens Harzer est sans défense, doux, vulnérable. Il se couche à ses pieds pour la séduire. Complètement nu, il se soumet. Rien en lui n’est plus guerrier et elle joue de sa fragilité, de son talon qu’elle chatouille.

Ils entrent sur scène en courant, comme des sportifs, des guerriers dont les armes sont ici les mots. Déjà ils se toisent, se cherchent, s’échauffent avec une corporalité singulière, animale, souvent proche de la danse. Kleist n’écrit-il pas que « le désir de combattre la fait danser » ? Les deux interprètes, gracieux, agiles et grandioses, bandent leurs muscles, sortent les crocs, sculptent et aiguisent chaque parole avec une précision féroce. Dans la lumière pâle et blanche, ils se tapent, se caressent, se mordent, se sucent, s’essoufflent. La liberté de leur jeu sidère. Ils semblent (ré)inventer infatigablement leurs intentions, leur relation. Ils osent la multiplicité des tons et des registres, se permettent des ruptures franches et insensées, des mimiques, des sourires ironiques, un lyrisme exacerbé, des grimaces, des cris aigus, des râles, des pas de danse pour surprendre, déstabiliser l’autre. Ils font fi du quatrième mur et s’adresse frontalement aux spectateurs qu’ils prennent à partie. Se sentant épiée, elle jette un regard furtif et espiègle vers le public avant de donner un baiser à Achille. Une simplicité renversante les habite et une belle intimité naît parfois comme lorsqu’à voix basse ils jouent, deux fois de suite et en échangeant leurs textes, le récit de la mort d’Achille sur lequel elle lâche les chiens. De même, lorsque Penthésilée se rend compte de son acte effroyable, elle tient délicatement la main d’Achille et de l’autre, elle mime des lacérations sur son propre ventre.

Cette Penthésilée resserrée et stylisée par Johan Simons est une proposition exigeante, passionnante et sublime, un duel d’amour, une joute verbale, une danse de mort.

© dpa

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Nicolas Chaplain

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