Théâtre

Superbe Hamlet par Johan Simons à Bochum, intelligent et déchirant

Superbe Hamlet par Johan Simons à Bochum, intelligent et déchirant

04 décembre 2019 | PAR Nicolas Chaplain

A Bochum, Johan Simons met en scène Hamlet avec précision et sagacité. Quelques extraits du Hamlet-machine de Heiner Müller ont été ajoutés au texte de Shakespeare. Cet Hamlet minimal, concentré et original est aussi très émouvant. Le regard neuf et audacieux porté sur le texte séduit ainsi que le travail exceptionnel sur la langue et les corps mené par les acteurs et le metteur en scène néerlandais, qu’on voit trop peu en France. Entourée d’interprètes singuliers et tous justes, Sandra Hüller est Hamlet. Elle étonne et bouleverse.

Les acteurs entrent en scène, forment une ligne parallèle à la rampe. On les regarde. Ils nous regardent un temps. Un par un, ils quittent l’espace scénique pour s’asseoir au premier rang brisant ainsi le quatrième mur. Pendant toute la représentation, ils seront là et observeront les faits et gestes des protagonistes et, par là même, de leurs camarades au travail. La présence des acteurs associée à celle des spectateurs accroit le principe de l’ici et maintenant, nourrit le jeu encore plus au présent. Seul Fortinbras quitte la scène par l’arrière et disparaît. Resté seul sur le plateau, Hamlet, introspectif, profondément désenchanté et triste, parle avec son père, alors que l’esprit de celui-ci n’est pas, comme habituellement, figuré sur scène.

Le scénographe Johannes Schütz a conçu un espace vide et blanc, clair et serein qui contraste volontairement avec l’univers sombre et mélancolique de la pièce. Une boule lumineuse et un mur rectangulaire en métal tiennent suspendus à un mobile, symbole de la fragilité, de l’équilibre du monde en danger.  Cet espace isolé, désolé et sans vie – un lac gelé, une tombe ? – est à l’image d’un royaume féodal gangréné par les luttes, les complots et le cynisme, d’une société toxique dans laquelle la violence est inévitable, de cette famille rongée par l’hypocrisie, la luxure et la convoitise. Le vieux Polonius (Bernd Rademacher) semble usé, de même que l’autorité qu’affiche Claudius (Stefan Hunstein) n’est plus crédible et c’est au sol, couché sous un manteau de fourrure qu’il mettra à nu, tel un roi Lear attendrissant, sa douleur et sa faiblesse.

La jeunesse tente de combattre les traumatismes dont elle hérite de la génération passée traverse une crise existentielle. Terrifiante est la scène dans laquelle Hamlet répond à l’affection de sa mère (Mercy Dorcas Otieno habillée en diva) par la froideur, l’exaspération et le dégout. Rosencrantz et Guildenstern (Konstantin Bühler et Ulvi Teke), malgré leurs vêtements baroques, sont sinistres. Pour lutter contre la dépression, que faire sinon fuir comme Laërte ou bouger, danser, se dépenser pour se sentir vivant, telle Ophélie.

Sandra Hüller interprète la figure complexe d’Hamlet. Le fait qu’une femme joue Hamlet n’est pas ici une revendication politique ou l’affirmation d’une interprétation queer du prince du Danemark mais l’évidence qu’une actrice peut naturellement tout jouer. Et Sandra Hüller est complètement Hamlet, diabolique et pure, fiévreuse et incrédule. L’actrice se dissout dans le personnage, juvénile, pensive, affligée, coléreuse, désespérée.

Détendue, elle affronte le rôle, monument du répertoire classique dont elle explore les multiples facettes et parvient avec son intelligence, sa merveilleuse sensibilité, son humour et son adresse à camper un Hamlet vrai, saisissant, captivant. L’apparente simplicité de son jeu pourtant incandescent désarme et sidère. Elle contrôle, retient ses pensées et émotions jusqu’à l’explosion de celles-ci par les larmes et les cris.  Sa voix passe de la douceur de la fraternité aux cris du combat. Elle subjugue par son invention permanente, joue sans limite avec la musicalité et le rythme des mots. Elle murmure, râle, agresse, chante, soupire, implore…

Le Hamlet de Sandra Hüller est un être « banal » qui ne sait quoi faire de son corps, vêtu d’un pantalon gris et d’un pull noir impersonnel. Il est debout le plus souvent, les bras ballants le long d’un corps peu énergique, se déplace gauchement. Il n’est pas fou. Il et clairvoyant, désespéré de la nature humaine et par l’état du monde, révolté, résistant et idéaliste. Sa lucidité et son flegme rendent fous les autres autour de lui.

Une relation complice et tendre, une amitié amoureuse sincère lie Hamlet à Ophélie (qui intègre à sa partition celle d’Horatio). Leurs jeux sont enfantins et sensuels. Gina Haller joue une Ophélie atypique, en pantalon et les cheveux ras, dégingandée comme une marionnette instrumentalisée par son père, un arlequin androgyne et bondissant, une femme sarcastique, coquine et rebelle. C’est Hamlet et Ophélie eux-mêmes qui rejoueront le meurtre du père sous la forme d’une pantomime furieuse dans laquelle les deux femmes survoltées hurlent des cris stridents et longs en mimant le serpent qui a dit-on piqué le roi. Lorsque Hamlet dit à Ophélie « Va dans un couvent », c’est sans aucune violence et les larmes aux yeux qu’il la conjure de partir pour se sauver elle-même parce qu’il sait déjà que si elle reste, elle mettra fin à ses jours.

Un duo de clowns féminins (shakespeariens ou mülleriens), assurent des transitions comiques, burlesques : Jing Xiang joue le fossoyeur et Ann Göbel répète inlassablement et sur le même ton pendant toute la représentation « Er ist allein » (il est seul).

La fin de cet Hamlet est grandiose. Après le simulacre de duel à mains nues qui oppose Hamlet à Laërte (Dominik Dos-Reis) où chacun des deux participants ne veut pas commencer et sauvagement exige de l’autre de tirer le premier, Ann Göbel, d’une voix grave et transparente raconte la fin de la pièce qui n’est donc pas jouée et provoque le choc. Un à un, les acteurs se couchent au sol dans cet espace maintenant sombre devenu un cimetière.

Fortinbras (Mourad Baaiz) revient sur le champ de bataille. On entend les tirs d’une guerre au loin. L’acteur exige (en français) qu’on déplace les corps et conclut « C’est indécent. Allez. »

Photo :  JU Bochum

Michaël Adda, fondateur du label La Dolce Volta nous parle du Festival du 7 décembre
« Loin », le premier roman d’Alexis Michalik
Nicolas Chaplain

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *