Théâtre

Les Rhinocéros de Ionesco envahissent à nouveau le Théâtre de la Ville

Les Rhinocéros de Ionesco envahissent à nouveau le Théâtre de la Ville

04 mai 2011 | PAR Christophe Candoni

Emmanuel Demacy-Mota, fraichement nommé directeur du Festival d’Automne de Paris, revient au « Rhinocéros » de Ionesco pour en proposer une nouvelle version au Théâtre de la Ville. Très tôt fasciné par la pièce, il l’avait déjà montée en 2004 avec sa même équipe d’acteurs et notamment Serge Maggiani et Hugues Quester. Ensemble, ils livrent une vision résolument d’aujourd’hui, plus noire, angoissante, qui sert admirablement l’intelligence du propos du dramaturge roumain sur la progressive perte de l’individualité, la peur suscitée par la normalisation et la différence.

La pièce a été publiée en France mais créée en Allemagne avant la mise en scène de Jean-Louis Barrault au Théâtre de l’Odéon. Ionesco décrit dans son texte une société qui se trouve soudainement bousculée par l’irruption d’un rhinocéros en liberté dans la ville et la panique de ses habitants qui se voient transformés les uns après les autres de manière incompréhensible en rhinocéros. Il s’agit bien sûr d’une fable, finalement plus inquiétante que cocasse (comme on catalogue souvent trop vite le « théâtre de l’absurde »), et cette version, sans écarter le rire et la satire, met en avant sa profondeur troublante. Car cette « rhinocérite » improbable qui contamine presque tous les personnages de la pièce est évidement liée à l’actualité historique et politique de l’auteur qui voit progresser les totalitarismes, le fascisme en Roumanie, le nazisme en Europe, mais le spectacle présenté insiste sur la portée plus universelle du texte qui devient la métaphore de la standardisation de nos sociétés actuelles dans lesquelles tout le monde cherche à ressembler à tout le monde. Cette étrange maladie qui tyrannise sournoisement sans être dictée par personne sinon la masse elle-même, se fait l’écho de la peur persistante de tout, des lâchetés qui rendent l’homme moins bon.

La scénographie est superbement sombre et évocatrice, à la fois imposante et dénudée, élaborée dans une tension constante entre irréel et concret, éclairée de lumières opaques et animée des bruits sourds de la ville, elle joue sur la déconstruction, le désordre. Des chaises soigneusement rangées sur le vaste plateau décrivent un monde policé, bien normé qui bascule d’un seul coup dans un autre modèle, celui du chaos. Une passerelle surélevée se resserre comme un étau et figure les bureaux administratifs qui volent en éclat. Malgré quelques longueurs, la mise en scène est bien rythmée, et Demarcy-Mota organise parfaitement les mouvements de groupe (ils sont treize acteurs, tous très en place), chorégraphiés avec précision et invention.

Serge Maggiani joue Béranger, petit être ordinaire, peu téméraire, profondément humain, plongé dans ses angoisses et dans l’alcool, amoureux secret de sa collègue de bureau Daisy, avec une infinie justesse. Il y a quelques chose de dérisoire et de pathétique lorsqu’il se lance à la fin de la pièce « Ne capitule pas ! » comme si cela lui était impossible par nature, lui qui finit si seul comme il est entré au début, disant un extrait du Solitaire, un autre texte, romanesque celui-là, de Ionesco. Il nous renvoie à nos propres faiblesses, interroge notre capacité à réagir, à résister car le drame de son personnage est finalement de ne pas être devenu rhinocéros lui aussi et de se sentir exclu, à la marge du nouveau système. Hugues Quester interprète son ami Jean, incroyable dans la scène de la métamorphose, recroquevillé par terre, mugissant, il cède à l’animalité monstrueuse. Jamais la mise en scène n’est illustrative, du fameux rhinocéros, on ne verra rien, seul le beau travail sur la lumière et le son matérialise sa présence, et pourtant, tout devient crédible, anxiogène. Une réussite sur la forme et le fond.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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