Théâtre

Le temps d’un « Concert de nuit », marionnettiste et contrebassiste se font complices [FMTM17]

Le temps d’un « Concert de nuit », marionnettiste et contrebassiste se font complices [FMTM17]

27 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Avec Concert de nuit, présenté au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes, Frank Soehnle et Jesper Ulfenstedt tentent une rencontre entre son et mouvement, musique et animation marionnettique. Sous forme de neuf nocturnes, ils déclinent chacun leur art avec une évidente complicité, et le résultat est harmonieux, même s’il est, il faut le dire, parfois trop cérébral pour être parfaitement sensible. Restent de très beaux moments, très poétiques, et une grande virtuosité des deux interprètes.
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Jesper Ulfenstedt est vraisemblablement inconnu de la plupart des amateurs de marionnettes, mais ce musicien suédois, passé par de grands orchestres symphoniques, est connu des mélomanes. Frank Soehnle, en revanche, le cofondateur du Figurentheater Tübingen, jouit d’une grande réputation auprès du public de marionnettes, particulièrement en tant que l’un des meilleurs manipulateurs de marionnettes à fils.

Concert de Nuit est né de la rencontre de ces deux artistes, chacun virtuose dans sa partie. Le résultat, c’est un spectacle fait de neuf nocturnes qui déclinent autant de saynètes visuelles jouées et animées par Frank Soehnle. Les tableaux s’enchaînent, toujours élégants, avec cette marque de Frank Soehnle qui est de toujours rechercher un dépouillement, une simplicité dans le décor, les lignes et les formes, tout en privilégiant la légèreté, au bord de la suspension. Les marionnettes sortent de valises ou de derrière un élément de décor, elles prennent leur envol, flottent au-dessus de la scène, mènent d’étranges ballets, parfois poignants, parfois traversés d’humour, toujours étrangement fantomatiques, comme éthérées, comme libérées en partie des lois de ce monde.

La réputation de Frank Soehnle pour la manipulation n’est pas usurpée, et il en fait ici la brillante démonstration, en tous cas lorsqu’il s’agit d’animer des marionnettes à fils. Il semblerait qu’il puisse donner vie avec grâce à n’importe quoi, et en faire un objet marionnettique, en allant presque tutoyer le théâtre d’objets: une plume, un tapis à poils longs peuvent être habités et devenir de vrais personnages. Cette manipulation d’objets réussit moins lorsqu’elle est directe: ainsi d’une feuille de papier tenue à la main, dont on n’arrive pas à accepter l’animation.

Ainsi, certaines techniques manipulatoires sont peut-être un peu moins convaincantes, et mettent la marionnettiste parfois en difficulté. Il lui semble par exemple très difficile de jouer la confrontation physique entre les marionnettes portées et lui-même, quand il entre dans le jeu. De même, certaines marionnettes sont plastiquement moins réussies que d’autres: l’immense marionnette du chef d’orchestre, maladroite et affublée d’énormes tiges, détone par exemple avec la simplicité élégante de la plume marionnettisée. Qu’on ne s’y trompe pas: la majorité des marionnettes sont très réussies, et une autre des marques distinctives de l’esthétique de Frank Soehnle, ces mains fines et allongées, aux doigts tordus dans des positions impossibles, se retrouvent ici avec bonheur.

Pour réellement savourer ce spectacle, sans doute, il faut pouvoir en apprécier la musique, qui constitue au moins la moitié de la proposition; et, de ce point de vue, le choix de musiques « savantes » ne facilite pas beaucoup l’accès au spectateur lambda, pas forcément très familier du jazz ou du baroque. On pourrait aller jusqu’à suggérer que le spectacle tout entier, marionnettes et mise en scène comprises, mérite le qualificatif de « savant »: sa virtuosité ne semble pas pouvoir se laisser apprécier sans quelques clés, et sans un effort soutenu du spectateur. C’est sans doute dommage, l’accompagnement musical étant de grande qualité. On aimerait pouvoir en profiter plus facilement.

En somme, un spectacle élégant, noble même, parfaitement bien exécuté, mais dont la virtuosité technique nous semble parfois éclipser les émotions produites: elles pointent bel et bien, mais pour rapidement retomber, comme si les artistes sur scène ne se rendaient pas bien compte de ce qu’ils invoquent, et ne pouvaient donc le tenir dans la durée.

Marionnettiste : Frank Soehnle ; Musicien : Jesper Ulfenstedt ; Technique : Christian Glötzner ; Vidéo : Tine Beutel ; Costumes : Sabine Ebner ; Chorégraphie : Karin Ould Chih ; Assistante : Véra Rozanova

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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