Théâtre

Ilka Schönbein présente son ensorcelant « Ricdin Ricdon » et confirme l’ampleur de son génie [FMTM17]

Ilka Schönbein présente son ensorcelant « Ricdin Ricdon » et confirme l’ampleur de son génie [FMTM17]

27 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Ilka Schönbein est une artiste totale, par la maturité de ses propositions comme par l’engagement avec lequel elle s’investit dans son art. Elle a toujours largement débordé de toute case dans laquelle on aurait voulu l’enfermer. On l’a souvent comparée à Pina Bausch, dans sa propre discipline, et il est impossible, après avoir vu ce spectacle, de ne pas acquiescer: oui, Ilka Schönbein est possédée par une grâce, un génie et un talent propres à envoûter, littéralement, quiconque s’y confronte. Avec Ricdin Ricdon, présenté au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes, elle met en scène avec amour et précision un conte qu’elle relie au destin de l’artiste, interprété par les talentueuses Pauline Drünert et Alexandra Lupidi. Un chef-d’oeuvre.
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Ilka Schönbein fait à peine de la marionnette: on a plutôt envie de suggérer qu’elle fait de la sorcellerie. La sensibilité, le talent avec lesquels elle réécrit et met en scène des histoires à la fois magnifiquement drôles et cruelles, des farces inquiétantes qu’elle habille de ses marionnettes et de son jeu corporel particulier qui exige un engagement total, l’ont, de longue date, classée à part dans le milieu des arts de la marionnette.

Après plusieurs années d’absence, c’est avec émotion et impatience que ce nouveau spectacle, Ricdin Ricdon, inspiré du conte du même nom (le conte-type 500 dans la classification Aarne-Thompson, aussi connu en France comme le Nain Tracassin, en Allemagne comme Rumpelstilzchen), était attendu par le public. Ilka Schöbein y met en scène deux interprètes de talent, Pauline Drünert, jeune marionnettiste allemande extrêmement prometteuse, et la complice Alexandra Lupidi, génialissime musicienne dotée de surcroît d’un don renversant pour la comédie. Sous de tels auspices, il semblait improbable que le spectacle soit moins que génial.

De fait, en une soixantaine de minutes, toute l’inquiétante cruauté de cette sombre parabole se déploie, dans une mise en scène épurée qui laisse un champ immense pour que le talent des artistes puisse s’exprimer et amener le public à ressentir, le plus complètement, toutes les nuances émotionnelles du récit. Pauline Drünert est ainsi juchée sur une sorte de podium d’où elle manipule les marionnettes figurant les différents personnages: de simples têtes (pouvant servir de masque) pour le Roi, le meunier et la Reine, et une très inquiétante petite marionnette à main pour le nain Ricdin Ricdon, qui lui confère un aspect presque arachnéen, tout-à-fait anormal et surnaturel. S’y ajoute l’incarnation en jeu de comédien de la fille du meunier, qui donne lieu à des interactions typiques du style d’Ilka Schönbein entre la marionnette du nain et sa manipulatrice, dont le corps se retrouve comme envahi par la marionnette, cette dernière prenant à ce moment l’ascendant sur l’interprète, qui succombe presque à une possession. De façon périphérique, de belles trouvailles dans des manipulations d’objets viennent figurer certains événements, par exemple l’utilisation d’un parapluie pour cacher-révéler la marionnette, ou pour figurer un ventre de femme enceinte, ou un berceau pour le nourrisson.

En appui de ce jeu marionnettique, la géniale Alexandra Lupidi donne la mesure de son immense talent d’artiste, et de son aisance sur scène. Elle a la charge d’offrir un contrepoint à l’atmosphère sombre et oppressante du conte notamment en offrant des interactions comiques avec la salle. Elle le fait avec une gouaille, un sens du rythme et une maîtrise du masque et des déguisements qui sont absolument sans faille. Elle prête également sa voix à la plupart des personnages, renouvelant ainsi la dissociation, souvent rencontrée dans l’histoire de la marionnette mais guère plus vue sur nos scènes, entre celle qui manipule et celle qui interprète le dialogue. Mais, surtout, elle porte à elle seule toute la mise en musique du spectacle, à la force de son talent de multi-instrumentiste, y compris les nombreuses chansons qui émaillent les apparitions du nain, auquel elle insuffle une sorte de bouffonnerie menaçante.

Pour Ilka Schöbein, ce conte est comme une allégorie du destin de l’artiste, qui, pour transformer la paille en or métaphorique, doit lui aussi pactiser avec un démon, et lui céder jusqu’à des parcelles de sa propre vie. « Quelque chose de vivant m’est bien plus cher que toutes les richesses au monde », croasse ainsi le personnage surnaturel quand il exige paiement. Et cette lente dévoration de l’intérieur, cette possession par un être insatiable tapis dans les recoins de son propre esprit, Ilka Schönbein les donne à voir avec une rare intelligence par son utilisation de la marionnette corporelle. Une pièce sombre, où plane, comme toujours chez elle, la menace de la mort, mais également l’espérance et l’amour, comme un appel à ce que jamais la vie ne renonce à se manifester dans toute sa beauté, même au bord de l’abîme. Une farce inquiétante, visuellement magnifique.

Le public a été tout-à-fait réceptif à cette oeuvre élégante, terriblement belle, très intime en même temps que très universelle, et l’a manifesté par une standing ovation.

Mais il s’est assez vite rassis, à l’invite d’Ilka Schönbein, montée sur le plateau, qui, ce soir là, a proposé dans la foulée son spectacle Et bien, dansez maintenant, un assemblage de saynètes, de contes et de fables, dans lesquels elle manipule diverses marionnettes. Pendant 45 minutes, les spectateurs sont restés rivés à leur siège, absolument silencieux, subjugués par le jeu corporel et la manipulation marionnettique qui n’appartiennent, vraiment, qu’à Ilka Schönbein, dont le corps souple et longiligne danse avec ses marionnettes comme dans une transe rituelle. Qu’il s’agisse de la Cigale de la fable, du poisson d’une rivière, d’une vieille femme qui s’éteint dans ses bras, chaque personnage prend un relief sans égal du fait que l’objet inerte est comme fusionné avec le corps et l’essence vitale mêmes de la manipulatrice. La musique, ici aussi, forme une part essentielle du spectacle, et de nombreuses chansons, presque des comptines dans leur simplicité, viennent apporter leur dynamisme et leur relief émotionnel au jeu physique. Comme un condensé de ses thèmes de prédilection, la mort et la lutte pour la vie, la rencontre de l’autre et la fragilité de l’existence, toujours avec une grande tendresse, toujours avec le contrepoint de l’humour, Ilka Schönbein guide les émotions des spectateurs, les emmène, les ramène au point de départ pour mieux les faire replonger. « Il y a un temps pour tout et un moment pour toute chose sous le soleil / Ein jegliches hat seine Zeit, und alles Vorhaben unter dem Himmel hat seine Stunde / There is a time for everything, and a season for every activity under the heavens » murmure Ilka dans les trois langues, au début et à la fin du spectacle, comme pour mieux nous ouvrir à la dimension proprement mystique de ce qu’elle offre là, au moins autant à notre cœur qu’à notre regard. Si l’âme existe, Ilka peut lui parler.

La salle, debout, applaudira pendant dix longues minutes. Un public en larmes mais au comble du bonheur.

D’Ilka Schöbein, on peut dire une chose avec certitude, alors même que beaucoup nous échappent: il y a un avant, et il y a un après.

Les prochaines représentations de ce spectacle magique auront lieu les 15 et 16 novembre 2017 à 19h00 au Théâtre de la Poudrière – Neuchâtel (Suisse). Mais des dates supplémentaires sont d’ores et déjà annoncées en France.

« Ricdin-Ricdon »
Directrice artistique et mise en scène : Ilka Schönbein
Jeu et musique : Alexandra Lupidi
Jeu et manipulation : Pauline Drünert
Création musicale : Alexandra Lupidi
Création des marionnettes : Ilka Schönbein
Assistante à la mise en scène : Anja SCHIMANSKI, Britta ARSTE
Création et régie lumière : Anja Schimanski
Décor : Suska Kanzler

« Et bien, dansez maintenant »
Avec : Ilka Schönbein
Musique : Suska Kanzler et Alexandra Lupidi

Visuels: (c) Marinette Delanné

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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