Théâtre
« Le médecin volant » ou Molière passé à la moulinette du théâtre de rue

« Le médecin volant » ou Molière passé à la moulinette du théâtre de rue

21 septembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

La Compagnie de L’Art Osé était à Chalon à l’occasion de cette édition 2015, avec un spectacle virtuose et déjanté à la mesure du talent des deux grands improvisateurs de rue qui la composent. Il seront les 26 et 27 septembre  à la Fête des Vendanges de Bagneux (92).

En ce jeudi de juillet, la Place du Théâtre est déjà bien chauffée par le soleil. Les premiers spectateurs, prudents, ont cherché à s’en abriter, mais le recul inexorable de la zone ombragée promet que les 45 minutes de spectacle seront chaudes. On attend Marcel et Jacqueline. Des hommes et des femmes passent, des enfants en poussette, des voitures même. Soudain, deux escogriffes dans des habits élégants, couleur crème, débarquent en tirant derrière eux une valise. Ils sont en avance : ça tombe bien, nous aussi. Ils échangent quelques mots avec les spectateurs du premier rang, sortent deux pulvérisateur remplis d’eau, passent au milieu de la foule qui s’assemble pour rafraîchir leur public et repérer les lieux. A l’heure dite, le spectacle commence. « Le Médecin volant », entonnent-ils tous les deux d’une seule voix, « de Molière ! » ajoutent-ils en désignant l’immense fresque murale représentant l’auteur, qui surplombe la Place. La pièce commence alors, non sans que Jacqueline se soit assurée d’avance qu’il n’y avait ni « puriste de Molière » ni « prof de français » dans l’assistance. Un puriste est justement là : qu’importe, ou tant mieux, il leur servira de ressort comique à plusieurs reprises pendant le spectacle.

La Compagnie de l’Art Osé avait prévenu les spectateurs d’emblée que le Médecin volant serait restitué dans une version abrégée, jouée par les seuls Jacqueline et Marcel, chaque personnage étant distingué par des maniérismes qui permettent de se repérer facilement. Abrégée, certes, et le texte de Molière est souvent restitué à une cadence d’enfer, puisqu’il ne forme finalement que le prétexte aux facéties des deux artistes. Est-ce à dire qu’on trahit Molière ? En réalité, Marcel et Jacqueline en conservent l’essence, qu’est le rire, tout en dynamitant la forme au passage, dans une irrévérence qui est en même temps un hommage à l’auteur. Ces bases étant posées, tout sera prétexte à interrompre la représentation pour susciter l’amusement. Ces deux-là ont l’art de l’à-propos, du gag inattendu et de la divagation poétique ! On verra la culotte de Jacqueline (souvent), le caleçon de Marcel (une fois), des verres de bière seront autoritairement retirés des mains de spectateurs pour être engloutis cul-sec, on interpellera des curieux penchés à leur fenêtre, on appellera un agent immobilier, tout cela dans l’attente d’un coup de fil anonyme dont le spectacle semble dépendre. Entre-temps des spectateurs auront été embrassés à pleine bouche, Jacqueline aura bu presque toute la bouteille de champagne et aura sauté à l’arrière de la voiture publicitaire d’une autre compagnie, ce qui aura donné à Marcel l’occasion de vivre une brève, mais intense, histoire d’amour avec une spectatrice.

C’est foutraque, c’est déjanté, cela part dans tous les sens, c’est iconoclaste tout autant que brillant. Sur les cinquante minutes de spectacle pas plus de douze sont à attribuer directement au « génie de Molière », tout le reste étant dû à l’immense talent des deux interprètes, maîtres en improvisation, qui se déchaînent avec générosité pour nous faire rire. C’est juste, inspiré, mordant, tantôt acerbe et tantôt tendre, c’est un rire sensible et intelligent qui s’empare du public. Toute la beauté du spectacle de rue est là : l’aventure se construit avec le public, de bout en bout. A partir d’une simple valise qui leur sert à la fois de décor et de mallette à accessoires, Marcel et Jacqueline arrivent à river à leur place les quatre ou cinq cents personnes qui se sont massées sous un soleil féroce pour les voir. On peine à trouver à redire à ce bijou de drôlerie à l’efficacité redoutable. Avertissons encore une fois les « puristes » que le texte de la pièce sera coupé, sacrifié aux nécessités de l’improvisation, parfois même un peu oublié au milieu de la tornade de folie que Jacqueline et Marcel convoquent autour d’eux.

Un spectacle immensément drôle servi avec talent. Un registre comique maîtrisé de bout en bout, varié, intelligent. Deux artistes talentueux, magnifiquement humains. Une belle rencontre avec le public de Chalon, le genre d’événement capable d’instiller de la bonne humeur pour une journée entière. C’est tout cela, le Médecin volant de la Compagnie de l’Art Osé.

COPRODUCTIONS

Avec le soutien de : Animakt, Lieu de Fabrique pour les Arts de la Rue / Saulx-les-Chartreux ; Lieu Noir, Espace collectif de créations / Sète.

DISTRIBUTION

Interprètes : Christelle Lefèvre, Pierre-Jean Ferrain.
Collaboration artistique : Luc Mignietta, Cie BruitQuiCourt.

http://www.artose.com/

Visuel : ©DR

Infos pratiques

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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