Théâtre

Le jeu de l’amour et du hasard vu par Raskine : Dernier amour et fin de fête

16 janvier 2011 | PAR Christophe Candoni

Michel Raskine propose une lecture étonnante, détonante même, du très classique « Jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux. La pièce, d’abord présentée à Lyon, monte à Paris et se joue aux Ateliers Berthier. Cette nouvelle version se veut anti conventionnelle sans ignorer la tradition. Le spectacle donne à entendre le texte sous un nouvel éclairage mais n’est pas tant distancié.

On trouve dans la première demi-heure un climat empli d’allégresse, de trouvailles à l’humour décalé et au rythme soutenu. C’est étrange, moderne, vivant, drôle sans manquer de profondeur. Si on a bien compris, Michel Raskine, peu habitué à monter des classiques, se méfie des conventions et des histoires qu’on croit trop bien connaître. Avec une certaine radicalité, il tente de faire oublier les repères du public qu’il voudrait défait de ses convictions et de ses certitudes sur la pièce, et il y parvient. Le couple de jeunes premiers est interprété par deux acteurs d’âge avancé. Ici, pas de jeunesse ingénue – c’est trop vu, trop attendu – mais une comédie cruelle et mature. Silvia a les traits d’une vieille femme au visage marqué qui fume clopes sur clopes. Evidemment Marief Guittier n’est pas du tout le personnage de Marivaux. Elle joue pourtant le rôle avec une aristocratie naturelle qui fait merveille dans la maîtresse et une facétie, une inventivité bienvenues dans l’emploi de Lisette déguisée comme une petite soubrette de vaudeville. Présentée ainsi, Silvia ne découvre plus l’amour mais le redoute profondément en connaissance de cause. Ce jeu monté de toutes pièces prend alors un autre sens. Collé au texte, ce parti pris ne fonctionne pas toujours mais l’éclairage inédit sur le personnage est audacieux. Cela donne à la pièce un caractère plus grave, mélancolique, plus dramatique et fait ressortir cette peur, cette défiance de l’autre qu’éprouvent les personnages. Christian Drillaud dans Dorante est plus en retrait et moins convainquant, il n’a pas la présence magnétique ni l’étrangeté de sa partenaire. Plus harmonieux sont les personnages comiques des valets : Stéphane Bernard est Arlequin, beauf et gaffeur, et Christine Brotons campe une Lisette pétulante. Ils sont amusants, s’adonnent à toutes sortes de plaisanteries burlesques, parfois lourdaudes. D’une manière générale, la mise en scène pêche dans ce sens : trop de vulgarités, d’ajouts inutiles et de mauvais goût.

Au début, un zanni, le visage maquillé comme s’il portait un masque noir, frappe du brigadier les trois coups devant un rideau rouge de théâtre pour introduire le spectacle. Plus qu’une modernisation totale, on suit un va-et-vient entre le XVIIIe dont on distingue quelques éléments et l’époque contemporaine. Le principe n’est pas bien nouveau. La scénographie est finalement simple, plutôt laide. Un large praticable au centre du plateau et des toiles peintes rappellent le mode de représentation de la Commedia dell’arte tout en soulignant la mise en abyme voulue par le metteur en scène, un rien cabotin, qui se distribue dans le rôle de Mario pour en faire un observateur / commentateur de l’action. Autour de l’espace de jeu, de nombreux divans. C’est le principe du théâtre dans le théâtre, rien de révolutionnaire, la pièce ne parle que de cela, de duperies, de déguisements, de faux-semblants, de l’art de masquer pour mieux révéler.

Le spectacle paraît variablement inspiré et finit par traîner en longueur sans répondre à ses promesses de renouvellement de la pièce. Et puis vient le dénouement. La fin du spectacle, qu’il est difficile de ne pas dévoiler, entièrement silencieuse, en a déconcerté plus d’un mais s’est révélée d’une profondeur inattendue. Michel Raskine se montre avec pertinence plutôt dubitatif face au happy-end qui clôt la pièce sur des mariages heureux après une série de tromperies et de mensonges mis en œuvres pour y parvenir. Des confettis sont jetés, le champagne coule sans joie. La fête est déjà terminée. Et la musique laisse place à la monotonie. Silvia et Dorante ne parviennent plus à échanger quelques mots ni même quelques regards. Les visages paraissent sévères et défaits, les corps relâchés. Le retour à l’ordre sonne la fin d’un jeu de l’amour qui à tout hasard ne présage rien de bon.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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