Théâtre

La tête de l’homme de Florence Pazzottu à la Maison de la Poésie

24 mars 2010 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 4 avril Marion Bottolier dit les mots de Florence Pazzottu à la Maison de la Poésie. Des mots pour exprimer, au détour d’une rue de Marseille : la recontre avec la violence gratuite. Une « violence mythique » aurait dit Walter Benjamin, mais qui laisse des sequelles fort profondes. Dans l’intime pénombre, et un découpage de mots ménagés par François Rodinson, toute une vie de femme s’étend autour de cette agression.

Dans la nuit du 6 au 7 avril 2001, une femme est agressée à Marseille, alors qu’elle rentre chez elle après une soirée entre amis. Un homme la saisit et lui fait terriblement peur. Ce qu’il veut? Son portable. mais elle n’a rien d’autre sur elle que ses clés. Alors au bluff, en faisant semblant que son mari l’attend dans l’immeuble le plus proche et voit tout par la fenêtre, elle parvient à lui échapper. Une fois libérée, elle dit quand même à son agresseur qu’il lui a fait peur. Lui lance un bras vers le ciel sans même se retourner dans une indifférence troublante. Autour de cette anecdote choquante, Florence Pazzottu a composé son recueil « La Tête de l’Homme ». A partir de ce fait, se dévoile en cercles fascinants toute une vie de femme : ses maternités, les femmes qui l’ont engendrée, son rapport à l’écriture etc…. Et en cercles concentriques, cette vie est reliée à tous les grands massacres de la fin du XXe et du début du XXIe siècle.

Florence Pazzottu estime donc qu’il y a un lien organique entre les génocides et cette expérience personelle de la violence. Parce que dans les deux cas, il ya ce moment où un être humain est à la merci d’un autre, et que cet autre exhibe son visage qui est le meilleur masque barbare. Ce faisant, elle s’inscrit dans cette nouvelle tradition de penseurs de gauche, tels Girogio Agamben ou Alain Badiou, qui sont revenus des marxismes et cherchent néanmoins tellement une manière « radicale » et antilibérale de voir le politique qu’ils vont puiser dans le théologico-politique de droite voire d’extrême droite (Saint-Paul et le juriste allemand Carl Schmitt font partie des nouvelles égéries de cette gauche). Mais penser l’exception comme TOUT moment où le pouvoir montre sa vraie face hideuse, quelle que soit l’atteinte au corps, et qu’il y a ait passage à l’acte ou pas, peut s’avérer dangereux voire politiquement intolérable : certes si une femme qui rentre seule chez elle ne devrait pas craindre de se faire attaquer (non elle ne l’a pas « un peu cherché », comme le dit le médecin), son « coup de flip » dont elle est sortie physiquement indemne n’a rien à voir avec un enfant, une famille ou un peuple massacrés.
Le texte de la poétesse n’en reste pas moins très fort, et rendue encore plus intime par la pénombre, le jeu statique de Marion Bottelier, et les vers hachés ou chuchotés.

« La tête de l’homme », de Florence Pazzottu, jusqu’au 4 avril 2010, 21 mer-sam 20h, dim 16h, Maison de la Poésie, petite salle, entrée 161, rue Saint-Martin, Paris 3e, m° Rambuteau, Les Halles, 9 à 23 euros.

« … C’est alors que la chose m’a sauté sur le dos
et m’a tordu le cou, j’ai hurlé, j’ai hurlé, personne
ne sait de l’intérieur le temps d’un hurlement, de
l’intérieur un hurlement est hors du temps, c’est une
déchirure du temps, c’est l’irruption du néant,
de l’horreur du néant dans le temps, j’ai hurlé, ma
tête était plaquée, bloquée, mon cou avait craqué,
il pourrait me tuer, j’ai pensé, quand de nouveau
en moi quelque chose a fait surface a pu penser,
ayant remonté, mais comment? le puits sans fond du
hurlement, trou de néant dans le tissus tranquille
d’une heure, il faut qu’il relâche un peu son étreinte,
ai-je enfin pu penser, sans quoi il va me tuer, »

Florence Pazzottu, « La Tête de l’Homme », Seuil, 2008, p. 28, disponible à la sortie du spectacle, 15 euros.

© Béatrice Logeais/Maison de la Poésie

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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