Théâtre
La mise à mort d’Hedda Gabler vue par Ivo van Hove

La mise à mort d’Hedda Gabler vue par Ivo van Hove

03 décembre 2011 | PAR Christophe Candoni

Ivo Van Hove revient pour la sixième fois à la Maison des Arts de Créteil. Il y avait présenté la saison dernière Scènes de la vie conjugale de Bergman où il passait au crible le couple dans un dispositif scénique original et percutant. Pour trois dates (la dernière est ce soir!) il propose sa vision d’Hedda Gabler, moderne et décapante. L’héroïne d’Ibsen est impeccablement interprétée par Halina Reijn. L’intensité et les nuances du jeu de la troupe du Toneelgroep tout comme l’audace de la mise en scène d’Ivo van Hove séduisent et font de cette Hedda Gabler une grande et belle représentation théâtrale.

De Hedda Gabler, on garde l’immense souvenir de la mise en scène qu’a réalisée Thomas Ostermeier, une des plus fortes visions de ces dernières années. Comme lui, Ivo Van Hove réussit une actualisation radicale et cohérente du drame écrit au début des années 1890 mais avec des options esthétiques et une approche du personnage différentes. Son travail est moins psychologique et intériorisé, plus explosif qu’à la Schaubühne.

Lui aussi choisit de planter l’intrigue dans un loft moderne et urbain. La géniale scénographie figure un espace géant et nu, parfaitement utilisé. Minimal, le décor ne s’encombre pas de meubles type table basse et autre, relaie le canapé sur le côté, collé au mur et parfois dos au public, comme il balaie les conventions de la pièce de salon. Hedda Gabler et son mari Tesman reviennent de voyage de noces (lui entre sur scène du haut de la salle traînant maladroitement une grosse valise à roulettes), et emménagent dans la charmante maison dont ils disent avoir toujours rêvée. L’intérieur est symboliquement vide et provisoire, confortable tout de même, on y vit détendu voire débraillé, mais il ne favorise en rien l’intimité. Il est surtout impersonnel et aseptisé. Pas d’ouverture sinon une large fenêtre bientôt condamnée. La soif de vivre d’Hedda s’y trouve évidemment brimée. Quelques fleurs disposées dans des vieux pots tentent de le rendre plus vivable, plus respirable. Hedda les envoie valser avec rage, les éparpille, les saccage.

Hedda Gabler refuse l’effondrement, elle le combat. Elle vivote en observatrice muette, feint de ne pas tirer l’attention sur elle, se cache derrière le piano, jette un coup d’œil à la télévision ou par les rideaux de la fenêtre. C’est une solitaire, et ce dès la première image du spectacle. Alors que les spectateurs entrent dans la salle, elle leur tourne leur dos, imperturbablement assise devant son piano droit, elle fait ses gammes pour tromper le temps qui passe. Elle ne peut se fondre dans aucun moule même si elle l’a peut-être cherché pour se rassurer en épousant Tesman. Tous les deux affichent un semblant d’amour ou une bonne camaraderie, partagent un caractère enfantin. Lui est présenté comme un homme infantile, qui réagit comme un gamin puéril devant sa tante Julie, sautille de joie sur le canapé pour exprimer son contentement. Elle est plus distante, lui envoie en pleine tête avec un ton cinglant : « Toi, t’aventurer, cela t’arrive ? »

L’actrice rend bien son côté changeant, lunatique : elle la joue légère, affable comme insolente, agressive parfois, quand son ennui se transforme en colère, au bord de l’hystérie, inquiétante aussi, dangereuse, destructrice. Elle possède toutes ses couleurs. Cette instabilité est une façon d’exprimer sa désespérance. Elle est dépeinte comme une femme complexe, insaisissable, sur le fil de la folie. Elle refuse les conventions, à commencer par celle de s’habiller. Elle revêt juste une courte chemise de nuit blanche pour habit et s’enroule dans un gilet gris trop grand pour elle et sans forme. Elle affiche ainsi sa sensualité, son arme à elle dans un monde dominé par les hommes et leurs ambitions personnelles frustrées (le juge Brack, séducteur violent, d’apparence propret sur lui, un physique de représentant commercial mais capable d’une brutalité inouïe).

Son existence défile comme une petite musique répétitive et mélancolique jusqu’au vertige final. Ivo van Hove orchestre un coup d’arrêt à sa progressive déchéance par une mise à mort littérale du personnage. Alors qu’Hedda Gabler voyait dans le suicide de Løvborg un acte suprême de beauté et de liberté, sa propre mort s’apparente plutôt à sa condamnation. Le coup de revolver qu’elle se porte est plus un geste fou et inextricable qui traduit son impossibilité de continuer à tromper son monde, un geste qui rend visible sa faiblesse jusque là bien cachée. Et voici que son corps s’écroule sur le plateau, rampe par secousses dans un silence sourd et une obscurité tenace sous le regard des autres personnages immobiles. Elle voulait leur donner une leçon de courage et d’héroïsme, ils l’ont anéanti.

 

Le trailer du spectacle ICI

« La dernière bande » de Robert Wilson
Au coeur à coeur avec l’Art Brut
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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