Théâtre

La légende de Bornéo : société au bord de la crise de la nerf au Théâtre de la Bastille

La légende de Bornéo : société au bord de la crise de la nerf au Théâtre de la Bastille

12 janvier 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le collectif l’Avantage du doute revient au Théâtre de Bastille deux ans après le jouissif Tout ce qui nous reste de la Révolution, c’est Simon. En 2012, Simon (Simon Bakhouche) est retraité et n’arrive pas à joindre les deux bouts, heureusement que la compagnie lui a réservé un emploi senior. Lequel? Faire l’accueil du spectacle en vendant une version gaufres maison des Bonbons, chouchous, chocolat! Il assure aussi les intermèdes, l’occasion de raconter La légende de Bornéo, une pièce férocement drôle sur le monde délirant des entreprises et du travail. Bonheur.

« Sur les différentes perceptions du travail, nous effectuons aussi un travail de terrain. Nous nous approprions le sujet à travers les petites histoires de chacun. Nous avons rédigé ensemble un questionnaire explorant largement ce thème. Nous l’avons ensuite soumis à nos amis, familles, des inconnus, des lycéens, des élèves. Cette collecte d’entretiens, de textes et d’images s’est effectuée en plusieurs aller-retour. Elle constitue la base de notre travail. »

La légende de Bornéo raconte que les Orangs-outans savent parler mais qu’ils le cachent pour ne pas avoir à travailler ! Pas folles les bêtes ! Le spectacle interroge comment le travail déteint sur le fonctionnement du couple. Nadir (Nadir Legrand) et Mélanie (Mélanie Bestel) frisent le PowerPoint et les « reco » pour se parler. On éclate de rire pour ne pas pleurer face à ceux des êtres en plein naufrage émotionnel. En miroir, l’hilarante Claire (Claire Dumas) est conseillère hystérique au Pôle Emploi. Confrontée à l’impossibilité d’offrir la valeur travail à ceux qui n’en ont pas, elle étouffe.

Les comédiens jouent en gardant leur prénom permettant au propos de circuler entre fiction et documentaire. Une scène met d’ailleurs le métier de comédien en projection. Judith (Judith Davis) est la petite sœur artiste de Mélanie. Son beau-frère Nadir l’insulte, elle est pour lui un « mendiant de l’État ». On entend ici toute les moqueries déclarées au sein même des familles envers les métiers d’arts, les parcours dit « atypiques » s’ils sont intellectuels. Pour constituer le texte, le collectif a réalisé un questionnaire envoyé aux amis, aux parents, à des élèves, des inconnus… De cette accumulation de réponses vient le propos. Ici : le travail nous place dans un faux réel. « Sans états d’âmes, tu te sentirais plus légère » conseille le coach Nadir à Judith.

Pour dire la folie ambiante de cette société qui a perdu pied, le décor est très mobile, une table sert d’échafaudage, des objets tombent du plafond, les changements de costumes se font sur le plateau. La morale de l’histoire nous invite à plonger dans un double imaginaire, celui d’un petit garçon rêvant à des instants inappropriés de courses de voitures et les mots du poète Walt Witteman, faisant l’éloge du « vaincu ». Dans un monde de compétitivité absolue, où « le slogan a remplacé le dicton », dire que dans une bataille, tout le monde perd est osé. Mais nous étions alors au cœur du XIXe siècle. La parole de Simon, ancien partenaire de jeu de Zavatta apaise, déclenche un rire franc. Il fait le lien entre les générations et entre les mondes. Alors, tout ce qu’il nous reste de notre libre-arbitre, c’est encore Simon !

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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