Théâtre

La fureur de vivre et d’aimer de Casimir et Caroline

20 janvier 2010 | PAR Christophe Candoni

Revoilà Caroline et Casimir au Théâtre de la Ville. On a réinstallé l’immense fête foraine. A nouveau, la bière coule à flots, les êtres s’aiment et se déchirent dans la nuit sombre et l’ivresse rageuse de la fête de la bière munichoise pour échapper à l’instabilité de l’histoire, la crise de 1929 et la montée du nazisme. Cette reprise, de la pièce d’Odön Von Horvath, qui avait inauguré l’année dernière le mandat du metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota, est jouée par Elodie Bouchez qui remplace au pied levé Sylvie Testud au côté de Thomas Durand.

Dans les années 30, Casimir vient de perdre son travail de chauffeur et rien ne sera plus comme avant, il doit pointer au chômage. Caroline veut oublier les tracas dans l’agitation de la foire d’octobre. Ils s’aiment, se disputent et se quittent. A l’image d’une humanité désemparée, Caroline veut partir, fuir, « voler dans les airs ». Elle croise sur son chemin Schürzinger (Hugues Quester) et le directeur commercial Rauch (Alain Libolt) à qui elle parle et Casimir participe à des effractions minables. Dans cette fête sordide, on observe le destin de deux jeunes gens cabossés : ils n’ont pas demandé à venir dans ce monde et sont venus quand même, alors ils se débattent dans la médiocrité, la violence et le cynisme, la vulgarité, le sexe et l’alcool….

La Caroline d’Elodie Bouchez est tendre et pathétique, une silhouette fragile dans sa petite jupe jaune et instable sur ses hauts talons, tellement seule au milieu des badauds. Sa voix est cristalline et musicale mais l’actrice joue un peu trop sur le même ton. La gestuelle fatiguée est très travaillée : elle glisse au sol et dans le monde. C’est une enfant capricieuse (elle veut une glace, un deuxième tour de manège…) qui fait l’expérience d’une liberté dangereuse, incandescente, s’y brise les ailes et est renvoyée à sa propre solitude. Thomas Durand est un Casimir à fleur de peau et touchant. Dans un monde aussi dur, ce sentimental ne trouve pas sa place. Leurs adieux sont déchirants.

Elodie Bouchez et Thomas Durand dans "Caroline et Casimir"

Emmanuel Demarcy-Mota signe une mise en scène sombre, vertigineuse, à la beauté froide, aux références cinématographiques multiples. Il dresse le tableau d’une jeunesse perdue dans l’imposante scénographie d’Yves Collet, magnifique et mobile, une sorte d’abyme infernal, un gouffre sombre et âpre. On y voit des êtres ballotés dans l’agitation des baraques, des manèges, des tables et des bancs, égarés dans l’étourdissement des bruits sourds (l’environnement sonore de Jefferson Lembeye), des chants populaires, des bagarres… Ils cherchent leur place et rêvent d’évasion, enthousiasmés par le Zeppelin, ils s’échappent dans les hauteurs aériennes des échafaudages du décor, dans la légèreté des toboggans et les secousses fortes des montagnes russes. Les personnages se jettent à corps perdus dans ce monde destructeur. Chaque mouvement fait sens dans une chorégraphie précise où les corps s’abandonnent à une danse de mort belle et précise qui fait parfois barrage à la spontanéité des acteurs.

caroline et Casimir

La pièce nous plonge dans le monde terrifiant des illusions. On se souviendra de la formidable scène du bonimenteur (Cyril Anrep) qui exhibe ses créatures à l’inquiétante étrangeté comme les sœurs siamoises, l’homme à la tête de bouledogue et la femme gorille, sous l’apparence légère du cabaret, un clin d’œil à Brecht, ou encore la promenade en cheval de Caroline qui monte un cadavre noir de bête de cirque. On aime l’énergie fiévreuse des scènes de groupe comme celle de la brasserie Wagner et la rage désespérée de vivre ou de survivre au monde de ces êtres « crevés avant d’être vivants ».

Casimir et Caroline, jusqu’au dimanche 24 janvier 2010, au Théâtre de la ville, 2 place du Châtelet, 4 arr. 01 42 74 22 77. www.theatredelaville.com

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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