Théâtre

L’Hedda Gabler d’Ostermeier désenchantée dans sa luxueuse cage de verre

L’Hedda Gabler d’Ostermeier désenchantée dans sa luxueuse cage de verre

16 novembre 2012 | PAR Christophe Candoni

Créée en 2005 à la Schaubühne de Berlin, l’admirable mise en scène d’Hedda Gabler par Thomas Ostermeier a fait le tour du monde et s’impose (avec celle d’Ivo van Hove, voir ICI) comme une des lectures les plus fortes de la pièce pourtant souvent montée. Le spectacle est actuellement repris aux Gémeaux à Sceaux. Il est d’une cohérence et d’une modernité exemplaires grâce au travail prodigieux du metteur en scène et des acteurs berlinois dont Lars Eidinger et Katharina Schüttler.

Comme il l’a d’abord fait avec Maison de poupée et dernièrement avec Ennemi du peuple au Festival d’Avignon, Thomas Ostermeier monte Ibsen comme un contemporain, traversé de questions politiques, sociales et intimes de notre époque, et ce, avec une intelligence du texte, une justesse et une intensité impeccables dans son interprétation. Son approche de Hedda Gabler est aussi inventive que rigoureuse. Il actualise, modifie, aménage le texte, toujours au service de la pièce et non contre elle. Son message reste intact, renforcé même, captivant. Sur scène, les personnages prennent l’allure de bobos d’aujourd’hui. On écoute de la musique pop. Il y a des téléphones et des ordinateurs portables. Le salon bourgeois est devenu celui d’un grand loft, tendance et dépouillé, au mobilier chic mais restreint, seulement un long canapé trône au centre, comme pour dire que la vie de nouveaux riches que s’imaginent vivre Hedda et Tesman et leur aspiration à la gloire sont des rêves plus difficilement atteignables qu’il ne leur paraît.

Le plateau tourne sur lui-même et, dans son manège, expose à tous les regards ses moindres recoins. Le superbe décor de Jan Pappelbaum fait pénétrer avec vertige dans le vide d’un lieu et d’une existence ternes, sans âme, dans l’absence d’intimité et de sentiments. Le miroir qui le surplombe est un autre signe du talent d’observateur implacable de Thomas Ostermeier qui sans encombre ni pathos, de manière presque clinique, analyse et met en scène froidement la crise d’un couple. C’est bien le désamour d’Hedda Gabler pour Tesman que montre Ostermeier et il est perceptible dans des détails signifiants comme des regards et des tentatives de rapprochements dont elle se dérobe continuellement. Hedda n’aime pas. Tout est tristesse, ennui, désenchantement chez elle. Et lorsqu’elle se réfléchit dans la transparence des baies vitrées teintées d’obscurité et à travers les gouttes de pluie qui glissent dessus, c’est l’intériorité glaciale de l’héroïne et des abîmes de complexité qui apparaissent.

Sous la direction d’Ostermeier, les acteurs sont virtuoses sans être démonstratifs. Tous excellent dans un jeu tout en tension, entre un calme glaçant et une rage impossible à contenir. Ils dessinent les personnages de manière fouillée, sans simplification. Lars Eidinger compose Tesman avec une fine ironie, comme un universitaire coincé et maladroit. Il donne au futur professeur, préoccupé par sa petite carrière et son doctorat, un côté enfant gâté et pantouflard, un peu ridicule, et en même temps touchant, qui ne sait pas exprimer ses émotions, qui exulte d’une joie hystérique lorsque Hedda lui apprend qu’elle est enceinte, mais ne devine pas le mal-être de sa jeune épouse et paraît rieur, indifférent lors de la tragique scène finale, occultant un suicide qui passe inaperçu mais qui est magistralement mis en scène. Hedda Gabler a les traits d’une poupée de porcelaine, stricte mais séduisante dans sa jupe bleu-marine de première communiante, elle est frêle, effacée, comme une princesse lunatique et insatisfaite, elle est surtout une énigme, un danger. Ce mystère du personnage, toute son opacité, son côté indéchiffrable, Katharina Schüttler les porte avec brio.

 

Photo : Arno Declair

Trailer ICI

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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