Théâtre
L’Epreuve par Clément Hervieu-Léger : Marivaux magnifié sous une lumière tragique

L’Epreuve par Clément Hervieu-Léger : Marivaux magnifié sous une lumière tragique

10 février 2012 | PAR Christophe Candoni

Clément Hervieu-Léger présente L’Epreuve, une courte pièce en un acte de Marivaux. Sa mise en scène, d’une beauté, d’une intelligence, d’une sensibilité rares ne pouvait mieux servir l’un des plus brillants et des plus complexes dramaturges français. Le nouvel éclairage en clair-obscur apporté sur la pièce enchante et bouleverse. Au cours d’une tournée en France, quelques représentations à ne pas rater se donnent au TOP de Boulogne.

Monter L’Epreuve est un désir lointain que Clément Hervieu-Léger a cultivé à chaque rencontre avec Marivaux, en tant qu’interprète à la Comédie-Française où il est pensionnaire, puis comme dramaturge auprès de Patrice Chéreau qui signait un Cosi fan tutte tel une réminiscence d’un âge d’or béni du théâtre, une visitation nostalgique du 18e siècle, un souvenir de Strehler et de La Dispute qu’il monta autrefois. Il en émanait une profonde et délicate mélancolie sur les planches du Festival d’Aix-en-Provence et de l’Opéra de Paris. A l’évidence, cette aventure artistique et ce chemin parcouru ont fortement nourri cette Epreuve, deuxième mise en scène de Clément Hervieu-Léger après La Critique de L’Ecole des femmes. Les lumières crépusculaires, l’importance des silences, équivoques et éloquents, le refus d’une fin heureuse purement conventionnelle et évidemment peu crédible sont le profit du contact privilégié que l’acteur a entretenu avec Chéreau.

La lecture fine et pointue qu’il propose met en lumière le texte de sorte qu’on le redécouvre complètement. Clément Hervieu-Léger l’assombrit sans forcer, le tord pour en extraire tout ce qu’il s’y dit et plus encore… en révéler ce qui ne s’énonce pas en parole mais fait brûler les personnages dans leur intériorité. La noirceur qu’il injecte dans sa mise en scène n’exclut jamais le rire et paraît évidente. Comment peut-il en être autrement ? La pièce ne parle que de confusion des sentiments et de cœurs contrariés.

Lucidor, un jeune homme malade met en doute l’amour que lui porte Angélique. La jeune femme qui vit simplement avec sa maman l’a recueilli souffrant pour lui apporter des soins au cours d’une convalescence chez elle. Ils sont réciproquement tombés amoureux. L’amour fou qu’ils se portent l’un à l’autre sans se l’avouer est parfaitement lisible dans ce spectacle. Mais elle est une fille de la campagne, lui est un riche propriétaire. Alors il décide avant le mariage de la mettre à l’épreuve en lui proposant un mari venu inopinément de Paris, qui est en réalité son valet de chambre aux allures de seigneur. Lucidor se prend au piège de son propre plan. Le jeu qu’il a instigué avec des sentiments aussi vrais que purs met à mal leur amour et renforce leur vulnérabilité extrême. C’est un gâchis que raconte cette pièce, celui d’un amour sincère et vibrant qui fait mal, ni déclaré, ni consommé, à cause d’un mauvais tour davantage motivé par l’égo que par la confiance en l’autre. La cruauté, la douleur exacerbée, c’est aussi et surtout cela Marivaux ! Le mariage qui conclut la pièce n’est pas une fête tel que Clément Hervieu-Léger le met en scène, Lucidor demande le consentement d’Angélique, celle-ci s’éclipse sans mot dire. Et on est bouleversé.

A cela s’ajoute le parti pris de décaler quelque peu le cadre temporel de la pièce qui se voit transposée à l’aube du XIXe siècle en pleine période romantique. Le décor et les lumières figurent une nature morte et sombre qui entre en écho avec les tourments des personnages. En voyant la silhouette longiligne de Loïc Corbery soutenue par une canne, de dos, le regard haut plongé dans une mer de nuages peints, on dirait un double du voyageur de Caspar David Friedrich. Et si l’acteur conserve sa fougue et sa malignité charmeuse, il fait de Lucidor un être pensif, ombragé, séduisant même décati, au bord du vertige face à une Audrey Bonney magnifique, absolument déchirante. Toute la distribution est de ce haut niveau. Elle compte une Nada Strancar drôle et sévère à la fois, Stanley Weber, formidablement bêta et bourru, Daniel San Pedro parfaitement fier et coquin, et la malicieuse Lisette d’Adeline Chagneau.

Visuels, Loic Corbery-Audrey Bonnet-Daniel San Pedro dans « L’Epreuve » © Brigitte Enguerand

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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