Théâtre

« Je n’ai pas peur »: conte initiatique brillamment mis en marionnettes [Biennale des arts de la Marionnette]

« Je n’ai pas peur »: conte initiatique brillamment mis en marionnettes [Biennale des arts de la Marionnette]

29 mai 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

La Compagnie Tro-Héol est venue présenter à la BIAM son spectacle de marionnettes Je n’ai pas peur, qui avait déjà régalé une partie du public parisien en passant par Saint-Denis. Adaptation scénique du génial roman éponyme signé de l’italien Niccoló Ammaniti, cette histoire d’enfance bouleversée où les adultes sont campés par les comédiens-marionnettistes garde du livre la force essentielle et la beauté nostalgique, en lui ajoutant une poésie visuelle et un humour intelligemment dosé. Une vraie réussite qui peut convenir à un jeune public.

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Tout commence par des jeux d’enfants, sur un flanc de colline que l’on devine baigné du soleil des Pouilles, les joyeux chahuts, les courses, les gages. Si les dialogues n’étaient pas manifestement contemporains, on pourrai facilement se méprendre et penser que le spectacle est adapté de Pagnol. Par défi, le jeune Michele s’aventure dans une maison qui semble abandonnée. Mais, à la faveur d’un accident, il découvre, au fond d’une cave, que les lieux ont au moins un occupant, un jeune garçon de son âge, retenu là contre son gré…

Ce point de bascule initial est celui d’un récit initiatique, presque d’un conte, mais alors de ces contes sombres qui évoquent le roman noir. Du récit bouleversant de l’italien Niccoló Ammaniti, Martial Anton et Daniel Calvo Funes, les comparses fondateurs de l’excellente Compagnie Tro-Héol, ont gardé l’atmosphère étouffante, la violence de l’initiation, l’impitoyable laideurs des adultes, mais aussi la poésie nostalgique et la tendresse avec laquelle la sagesse naïve des enfants est croquée. La forme du récit, où le narrateur est un Michele adulte qui commente ses aventures d’enfant, permet de libérer le rire à bon escient dans cette confrontation de deux mondes par ailleurs brutale.

Il ne suffit pourtant pas d’un bon matériau littéraire pour faire un bon spectacle: l’un ne coule pas de l’autre. Le génie propre à Tro-Héol, outre l’adaptation juste et féconde, a été de mettre en images les péripéties de Michele, et les interpréter de façon convaincante. D’un point de vue comme de l’autre, ce spectacle est une admirable réussite.

Du point de vue de la mise en scène, on relèvera peut-être en premier le travail fait sur les éclairages, avec des clairs-obscurs et des effets de focale particulièrement réussis, même si le monde des rêves et des cauchemars de Michele, matérialisé à cour par des éclairages particuliers, est un peu outré dans un spectacle par ailleurs très fin. Tout se joue sous une structure autoportée qui supporte les lumières comme les éléments de décor principaux. Le cœur de la scénographie repose sur des jeux entre des plans qui montent ou descendent alternativement, en figurant l’ordonnancement symbolique du monde du récit: les étages appartiennent aux enfants, le rez-de-chaussée aux adultes, tandis que les lieux souterrains sont ceux du non-dit, de l’angoisse, du drame, mais aussi des révélations et de la revendication d’une autonomie face aux adultes. Les changements du décor très épuré se font à vue, dans un ballet millimétré d’une grande fluidité, qui contribue à la nervosité du spectacle.

Enfin, mais il ne s’agit pas du moindre attrait du spectacle, l’interprétation et la manipulation sont au mieux de ce qui se fait en la matière. Les marionnettes, majoritairement portées, d’une taille assez réduite (une quarantaine de centimètres), sont manipulées avec une dextérité qui force l’admiration, certaines manœuvres frisant la prouesse technique. Pourtant, et c’est là la marque de la perfection, les mouvements des marionnettes sont fluides, naturels, captent toute l’attention, alors même que les manipulations se font à vue. Les comédiens-marionettistes, qui incarnent (en grande partie) les adultes en même temps qu’ils sont les mains et la voix des marionnettes, ont une superbe palette vocale, et incarnent les différents personnages avec beaucoup de justesse et d’intensité, dans un jeu très nerveux qui distille son urgence à l’histoire.

C’est un magnifique spectacle, qui tient son public en haleine sur sa durée de une heure et demie, ce qui n’est pas une mince tâche. Des symboles forts au service d’un récit universel et touchant, sans concessions mais sans désespoir, un suspens haletant, une manipulation au rasoir, beaucoup d’inventivité et une touche d’humour: ces ingrédients sont difficiles à réunir, mais la recette est ici parfaitement réussie. Une geste cruelle et tendre, lumineuse et énigmatique, qui joue à de multiples niveaux et s’adresse au cœur comme à l’entendement, à tous les âges de la vie. Je n’ai pas peur, porté à la scène par la Compagnie Tro-Héol, c’est un peu le meilleur de ce que peut offrir la marionnette contemporaine en termes de spectacle populaire mais exigeant, transgénérationnel mais résolument moderne dans son expression. Vivement la prochaine création!

 

La Compagnie Tro-Héol est revenue

Création de la Compagnie Tro-Héol
Texte d’après le roman (éditions Grasset) : Niccolo Ammaniti
Direction artistique : Martial Anton, Daniel Calvo Funes
Adaptation, mise en scène et scénographie : Martial Anton, Daniel Calvo Funes
Interprétation : Frédéric Rebiere, Daniel Calvo Funes, Isabelle Martinez ou Alexandra Mélis (en alternance)
Création marionnettes et accessoires : Daniel Calvo Funes
Construction décor : Michel Fagon
Création lumières : Martial Anton et Thomas Civel
Régies : Martial Anton et Thomas Civel
Assistanat aux accessoires : Stéphanie Grosjean et Thomas Civel
Confection costumes : Armelle Colleau
Production : Verónica Gómez
Diffusion communication : Laurence Kœning
Visuels: (C) Pascal Pérennec, Martial Anton, Bertrand Cousseau

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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