Théâtre
[Interview] Jacky Katu, auteur et metteur en scène de « L’amour sera convulsif ou ne sera pas »

[Interview] Jacky Katu, auteur et metteur en scène de « L’amour sera convulsif ou ne sera pas »

08 mai 2015 | PAR Matthias Turcaud

 Ancien chercheur anthropologue au CNRS, Jacky Katu s’est ensuite reconverti en tant qu’auteur et metteur en scène pour le théâtre et le cinéma. Sa pièce L’amour sera convulsif ou ne sera pas, qui nous avait conquise en janvier dernier à la Manufacture des Abbesses, est actuellement reprise au Théâtre de Ménilmontant. Son responsable principal a bien voulu nous livrer quelques secrets autour de sa création … 

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette pièce ?

La raison factuelle c’est que mon ami philosophe Ruben Ogien était en train d’écrire un ouvrage qui s’intitulait Philosopher ou faire l’amour qui est un livre absolument magnifique et donc ensemble on a décidé que je ferai une version théâtrale de ça, mais sans qu’on se dise … J’ai pas lu son livre avant et il a pas vu ma pièce avant. C’est juste l’idée comme ça, ça me plaisait voilà, de travailler sur le même thème, voilà, ça c’est la raison factuelle. Une fois que j’ai abordé ça, après les raisons … L’amour c’est un thème universel de toujours, c’est un espèce de cliché, que tout le monde peut aborder, après c’est la manière dont on l’aborde. Puis une fois que j’ai eu ça, ma manière c’est toujours, comme sur les autres thèmes que j’ai faits avant c’est de proposer à mes comédiens, et donc à partir du thème de l’amour, je leur donne des tas de choses : courir, marcher, s’embrasser, refuser de faire l’amour, tout et n’importe quoi, des espèces d’idées comme ça, et ils improvisent là-dessus, et petit à petit il commence à se passer quelque chose, il y a quelque chose qui commence à s’oraliser, il y a une espèce de cadre qui se fait, et à ce moment-là je commence à écrire pour chacun d’ailleurs, différemment, selon sa personnalité, son style, sa manière de dire les textes, et puis ensuite on propose au spectateur et ça donne ça. Ca peut aussi se passer différemment : une fois, le thème c’était corps à corps et ça finit à l’asile, donc au fur et à mesure du développement avec les acteurs, j’ai changé, parce que les comédiens proposent autre chose et il y a eu des illuminations comme dirait l’autre.

Comment s’est passée l’écriture ?

L’écriture ne se fait pas tout de suite. Elle se fait une fois qu’il y a un cadre et qu’on va vraiment vers un cadre, que ce n’est pas juste une fantasmagorie, donc là je commence à écrire. Il y a des textes qui viennent tout de suite, qui viennent dans l’heure, et il y a des textes où je n’y arrive pas, pour le texte de Florian (ndlr : Florian Guillaume, un des comédiens de la pièce) qui est sur sa femme qu’il finit par étrangler, qui est le cinquième texte, et je n’y arrivais absolument pas, c’est le seul qui m’est venu complètement en dernier. Il y a des textes qui viennent très vite et d’autres qui viennent très tardivement, il n’y a pas de recette miracle, je m’y mets, puis ça vient, ça ne vient pas, je les reprends la semaine d’après, je les reprends jusqu’à ce que ça vienne. C’est un cheminement … Quand je n’y arrivais pas, j’angoissais un peu, surtout que ce sont des textes très divers, du début à la fin ils sont très différents, pour chacun il faut l’inventer, il faut le trouver ; dès fois je ne le trouvais pas et je remettais ça au lendemain. J’en ai écrit d’autres aussi – j’en ai écrit 20-25 – et puis il y en a plein qui ont disparu en route, parce que ça n’allait pas, ils étaient bien mais ils ne collaient pas aux acteurs, ou ils n’étaient pas bien, etc.

La pièce est ponctuée de nombreuses scènes musicales. Quand est-ce que le choix des morceaux musicaux est-il venu ? 

Vraiment tout à la fin. C’était quand on avait tout – et les textes, et aussi les mimiques, les paroles -, quand on avait absolument tout le déroulé de la pièce que là je me suis mis à chercher la musique. On avait d’abord les formes théâtrales et en fonction de ces formes théâtrales on a choisi des musiques. L’exemple le plus spectaculaire c’est évidemment l’Ave Maria pour les poses pornographiques : il y a eu d’abord les poses pornographiques et après je me suis dit : « L’Ave Maria, c’est un peu scandaleux, ça s’oppose à des formes pornographiques, donc on va prendre ça, voilà ». Ca, c’était un choix. Ou la résurrection, la danse de la fin où c’est une résurrection, ils sont au ciel après la mort et j’ai choisi Dalida, aussi par contraste – la chanson étant un peu dérisoire : « A tous les ringards de la terre ». Ou d’autres musiques, plus folles ; donc je cherche à ce moment-là, je cherche systématiquement, ça met des jours et des jours, et je considère que ça correspond à mes intentions, aux thèmes aussi abordés, etc.

La pièce parle d’amour comme l’indique son titre, mais aussi beaucoup de sexe. Pour vous, y a-t-il une frontière claire entre ces deux notions ? 

Je ne sais pas. Je viens de finir le scénario d’un film et j’en reparle. Il y a une espèce d’interview d’une jeune fille par deux étudiants, pour le web, et ils lui demandent justement : « Est-ce que l’amour et le sexe, c’est la même chose ? », et elle répond : « Il peut y avoir de l’amour sans sexe, il peut y avoir du sexe sans amour, mais c’est bien quand il y a et l’amour et le sexe en même temps, c’est le pied. » Voilà, mais ce n’est pas obligatoire qu’il y ait les deux. Là, dans la pièce de théâtre, c’est un peu différent, en fait il y a toutes les variations possibles et imaginables, ce n’est pas le sexe, ce n’est pas l’amour, ça peut être … l’amour sous toutes ses formes un peu, comme dirait Barthes, Fragments d’un discours amoureux, donc c’est sous toutes ses formes, ça peut être l’absence, la présence, la folie, le sexe évidemment, parce qu’il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas le sexe, mais ce n’est pas que ça, voilà. C’est vraiment des fragments, c’est une variation infinie, avec ses contraires d’ailleurs : « Je t’aime, moi non plus ». D’ailleurs, c’est ce qu’ils disent quand ils font l’amour avec les chaises : « Je t’aime, je te déteste, je ne veux plus jamais te voir », puis ils font l’amour avec les chaises. Pourquoi ils font l’amour avec les chaises ? C’est une espèce de folie comme ça, c’est un principe qui court sur toutes les scènes que j’ai créées, que j’écris, que je mets en scène, c’est la solitude de l’individu. En fait ils sont tout seuls, ils sont toujours seuls, d’ailleurs ils ne se répondent jamais, quand ils se répondent c’est pour dire tout et n’importe quoi, mais en général il n’y a pas de dialogue comme dans une pièce de théâtre classique, parce qu’on est chacun seuls avec soi et après, pour communiquer avec l’autre. Après, est-ce que l’amour existe ? Je n’en sais rien, on se raconte des histoires pour que l’amour existe, d’ailleurs quand on rencontre quelqu’un, au début, on lui dit : « Je t’aime pour toujours », six mois après on se quitte, et l’autre dit : « Tu m’as dit que tu m’aimais pour toujours », mais c’est ce qu’on appelle le langage de l’amour, voilà, c’est un jeu de langage, c’est un outil.

Mais l’histoire qui se passe dans l’usine à saucisses avec le patron qui oblige l’employée à lui faire des fellations, cette histoire complètement dénuée d’amour, comment sa présence se justifie-t-elle ? Pour créer un contraste ?

Tout à fait. Il y a plusieurs raisons. La première raison, c’est qu’il y a un jeu formel, la structure de la pièce, où quand elle commence, c’est plutôt léger, un peu dérisoire, on rigole un peu, et puis petit à petit il y a une espèce de montée dans l’intensité, dans la dramaturgie, jusqu’à ce texte qui est le contraire de l’amour. Celui d’avant, c’est celui de Cecilia (ndlr : Cecilia Dassonneville, une des autres comédiennes de la pièce, voir notre interview ici), qui est un texte vraiment d’amour, qui est une déception amoureuse, où elle dit : « il n’y a pas d’amour, il n’y a jamais d’amour, ce n’est que de l’illusion », mais elle parle de l’amour, et l’autre où il y a une espèce d’antithèse de l’amour, puisque c’est un viol, c’est sur le viol. C’est justement pour ne pas faire comme si le viol n’existait pas et qu’il n’y avait que l’Amour avec un grand A. Ce sont les fragments d’un discours amoureux, et ça pourrant être aussi les fragments d’un discours anti-amoureux.

L’amour, en un mot, ce serait quoi pour vous ? Si vous deviez définir le concept ?

L’amour, je ne peux pas le définir, car je pourrais dire d’abord : je ne sais pas que ça veut dire. Je pourrais dire aussi : il y a l’amour de l’autre, l’amour de la femme, l’amour de l’homme, il y a l’amour du chocolat, il y a l’amour du chien, il y a l’amour de mes fesses, enfin on peut à l’infini parler de l’amour et, finalement, qu’est-ce que ça veut dire ? On ne sait pas, c’est chacun qui considère ce qu’il veut et qui met ce qu’il veut dans le terme d’ « amour », donc dire « L’amour, c’est ça », jamais je ne me permettrais une telle chose. Si quelqu’un me dit : « Ah, mais l’amour, ce n’est pas ça pour moi », moi je suis d’accord, chacun subjectivement … Alors moi je peux dire : « Parfois, je suis très amoureux », et l’amour c’est aimer telle femme à tel moment, c’est le coup de foudre, mais c’est quelque chose de très subjectif, de très personnel, et je ne vais pas l’imposer au monde en disant : « Oh, mais non, l’amour c’est ça », comme dans notre micro-trottoir quelqu’un dit : « L’amour, c’est l’amour des chats ». Il aime ses chats, c’est tout, et il n’aime pas les êtres humains : eh bien voilà, je ne vais pas le contredire, il aime vraiment ses chats, donc je n’ai pas de définition stricto sensu de l’amour. Brigitte Fontaine dit : « L’amour, ça n’existe pas, c’est pour les gogos, voilà. » et puis, là je reviens au thème de mon ami philosophe, Edith Piaf, par exemple, elle chante des chansons d’amour où c’est triste ou gai, elle voit la vie en rose, et puis elle voit la vie en noir. L’amour ça peut donc être quelque chose de très triste, ou de très joyeux, ou de très difficile selon les moments, mais l’amour stricto sensu je ne sais pas. Au CNRS, je disais une chose puis son contraire, systématiquement, je ne me repose pas sur une chose, je veux essayer de l’explorer dans ses différentes dimensions. La certitude des concepts ou des objets m’ennuie profondément. Réfléchir, penser, se contredire, c’est magnifique, c’est toute une vie.

Crédit photo : Lou Viger. Remerciements chaleureux à Jacky Katu.

L’amour sera convulsif ou ne sera pas, écrit et mis en scène par Jacky Katu. Avec Cecilia Dassonneville, Florian Guillaume, Manuel Lambinet, Laure Millet, Mathieu Petriat, Diane Renier. Au Théâtre de Ménilmontant les 9, 13, 25 et 27 mai à 19h. 

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

2 thoughts on “[Interview] Jacky Katu, auteur et metteur en scène de « L’amour sera convulsif ou ne sera pas »”

Commentaire(s)

  • L’auteur passe absolument sous silence que sa vision sur l’amour est totalement défigurée par des réflexions émanant de personnes en soins psychiatriques profonds à la suite de traumatismes qui n’avaient rien à voir avec l’amour, mais qui étaient la réaction défigurée de l’amour due auxdits traumatismes.

    Bien sûr comme tous les malades psychiatriques maniaco dépressifs atteints de troubles bi-polaires, il y a des phases maniaques et des phases dépressives, aussi parfois les réflexions de ces personnes sont d’une extrême justesse, mais il n’en demeure que ce ne sont absolument pas les bonnes personnes pour parler de l’amour, des personnes qui ont toutes vécus des drames et accomplies des actes criminels.

    Le véritable amour doit apporter la sérénité qu’il soit accompagné d’un acte sexuel ou pas; c’est un partage entre deux personnes pour lesquelles le besoin de donner du bonheur à l’autre est évident.

    Peut-être aurait-il fallu poser les bonnes questions à l’auteur, d’abord l’amener sur le terrain psychatrique où il a forcément goûté ou lui ou quelqu’un de son entourage, et ce n’est certainement pas dans ce milieu déséquilibré que l’on peut parler d’amour.

    mai 11, 2015 at 12 h 37 min
  • Matthias Turcaud

    La pièce défend justement l’idée – comme l’indique son titre « L’amour sera convulsif ou ne sera pas » – que l’amour ne peut que nous rendre fou. C’est une vision … Il est vrai que la question de la psychiatrie aurait pu être développée. Merci en tout cas de votre retour.

    mai 11, 2015 at 12 h 46 min

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