Théâtre
Interview : Dominique Horwitz « Je ne suis pas un acteur politique, je suis un acteur »

Interview : Dominique Horwitz « Je ne suis pas un acteur politique, je suis un acteur »

22 septembre 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Dans le cadre du Kunstfest Weimar 2022, le comédien et chanteur Dominique Horwitz interprétait avec beaucoup d’émotion un homme politique dans le pièce Der Tribun, mise en scène par Torsten Fischer. Découvrez dans cette interview, une expérience unique de la scène et le parcours d’un comédien.

 

Bonjour Dominique, vous êtes un acteur, chanteur, écrivain français; vous vivez depuis de nombreuses années en Allemagne. Pour débuter cette interview, pourriez-vous vous présenter en quelques mots s’il vous plaît ? 

Il est dur de se présenter rapidement. (Hum) Mes parents sont juifs d’origine allemande et juste avant le début de la guerre, en 1936, mon père a quitté l’Allemagne. Il s’est engagé dans la Légion Étrangère et c’est pour cette raison qu’il est resté en France et a obtenu la nationalité française. Je suis donc français car né à Paris. 

Lorsque j’ai eu 14 ans, mes parents sont revenus à Berlin, la ville natale de mon père. A l’âge de 18/19 ans, après avoir joué dans mon premier film télévisé, j’ai décidé de devenir acteur en Allemagne. Et voilà, ce sont mes origines et le plus intéressant me semble-t-il. 

 

Vous êtes présent sur le festival Kunstfest Weimar 2022 pour présenter votre spectacle Der Tribun, mis en scène par Torsten Fischer et écrit par Mauricio Kagel. Vous y interprétez un homme politique qui récite dans sa chambre son prochain discours officiel. Qu’est ce qui vous a mené à travailler sur ce projet éminemment politique ? 

Nous avons décidé – Rolf C. Hemke, Torsten Fischer et moi – de faire une autre pièce, mais la situation politique a changé suite à la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Nous avons donc tous pensé qu’il fallait changer de sujet et faire quelque chose de beaucoup plus actuel. Torsten Fischer connaissait très bien Mauricio Kagel qui a eu l’idée de la pièce. Nous avons donc décidé de la mettre en scène pour des raisons actuelles : pas seulement la guerre mais également la situation mondiale en général (en France, en Italie, au Brésil ou encore aux Etats-Unis). 

 

Vous mentionnez le fait que vos parents ont quitté l’Allemagne pour fuir le IIIe Reich (1933-1945) et le régime politique d’ Hitler. Votre histoire familiale est donc marquée par la prise de pouvoir d’Adolf Hitler. Cette histoire personnelle vous a-t-elle poussé à interpréter un tel rôle où vous prenez la place d’un dictateur qui manipule les foules par son langage?

Absolument pas. C’est un rôle formidable, actuel, donc je joue. On n’a pas besoin d’être juif pour jouer un tel rôle. Je ne suis pas un acteur politique, je suis un acteur. Ça ne veut pas dire que je ne pense pas politique. 

 

Est-ce dur pour vous d’interpréter un tel rôle ? Qu’est-ce que ça vous fait d’interpréter un dictateur ? Comment avez-vous fait pour vous accaparer ce discours ?

Ce n’était ni dur, ni difficile. Être abjecte et méchant, ça fait plaisir pour un acteur. Surtout quand on est si près du public, puisque je joue au milieu des spectateurs. Manipuler les gens, c’est quelque chose qui fait plaisir. On se regarde dans un miroir et on voit qu’on peut être vraiment dangereux. C’est cela qui est intéressant dans ce métier. On est entouré de gouffres, qui sont les siens, et on arrive à les apprécier. 

 

Cela vous est-il souvent arrivé d’interpréter le rôle du “méchant” dans votre carrière ? 

Je joue souvent les méchants. 

 

Pour en revenir à la mise en scène, Torsten Fischer a fait le choix de montrer cet homme politique dans sa chambre en train de travailler son discours, plutôt que de montrer le discours officiel à son balcon. Ce choix permet de donner accès à un espace auquel on n’a pas accès habituellement et de souligner l’hypocrisie de ce discours. D’une certaine manière, cet homme politique est tourné en dérision (par sa tenue, le fait qu’il boit de la vodka, etc). Était-ce important pour vous de montrer le côté de cet homme que l’on ne peut pas voir normalement ?  

Le côté dérisoire de cette pièce provient de l’improvisation. On voit un dictateur, un homme politique ou encore un homme normal. Il montre toutes les facettes de la manipulation. Rien n’est véritablement précis et concret et tout est d’une grande absurdité. Il se sert de phrases qui réchauffent le cœur – “Je suis là pour vous”, “Je vous aime”, “Nous devons exterminer nos ennemis” – et improvise tel un boxeur qui se chauffe avant un combat. 

Les thèmes sont écrits mais il improvise dessus, parce que c’est tellement absurde qu’il est impossible que quelqu’un écrive et parle de cette façon. Il se laisse submerger par son rôle. 

 

Cette pièce se joue quasiment à 360 degrés, le public étant placé tout autour de vous. Ce discours politique joue sur le langage et sur les mots. Est-il déjà arrivé que des réactions du public vous surprennent ? 

Non et cela pour une raison simple : le discours est trop absurde. On pourrait comparer cet homme politique à Jackson Pollock : ce dernier prend un seau de peinture, plonge ses mains dedans et gicle la peinture à la figure du public. Et le public comprend cette forme esthétique. Avec ce type de texte, il n’est pas possible de provoquer le public. Il suffoque parfois mais il sait en même temps que c’est du jeu. Il comprend l’immensité et l’absurdité et c’est pour cela qu’il n’y a pas de réactions spontanées. Le public réalise aussi qu’il joue le “grand rôle” car le personnage s’adresse à son audience imaginaire, audience qui est finalement présente sur scène. 

 

Chaque représentation est suivie d’une discussion avec le public. Qu’est-ce qui ressort de ces discussions ?  

Ce qu’on n’entend le plus souvent, c’est que les gens sont très déçus par la politique et les politiciens car rien n’est concret. On sait que ce sont de fausses vérités, ou des demi-vérités, ou des tiers de vérités. Le peuple n’a pas vraiment conscience et ne comprend pas que la démocratie peut être fatigante. En démocratie, on est continuellement obligé de discuter, de se combattre, de trouver la bonne voie, des consensus et cela est dur et fatiguant. 

Pour un individu, il est plus simple de trouver un coupable extérieur à soi et c’est souvent la politique. Je sais que, si moi, je devais résoudre ces problèmes, je ne trouverai pas de solution. Finalement, la démocratie c’est souvent trouver la solution la moins mauvaise, et non la meilleure. 

 

Vous portez l’idée dans la pièce que la politique passe beaucoup par les mots et par la manipulation par les mots. Pensez-vous que la politique actuelle agit de la même manière ? 

Je ne pense pas que les hommes politiques manipulent par les mots. Ils ont un des métiers les moins gracieux. Avant, la politique était plus simple, il y avait plus de discrétion. Aujourd’hui, en Allemagne il y a des coalitions : plusieurs partis ont besoin de montrer à quel point ils sont d’accord ou ne sont pas d’accord sur une décision. Il y a également un problème de presse puisque toute la nation est au courant avant même que la décision ne soit prise. Je ne pense pas qu’ils manipulent mais plutôt qu’ils sauvent leur peau. Je pense que c’est le métier le plus ingrat que l’on puisse faire, je ne les envie pas. 

 

Pour conclure, pourriez-vous nous parler de vos prochains projets si vous en avez ? 

Mi-octobre je serai à Berlin pour chanter mon spectacle de Serge Gainsbourg. Début de l’année prochaine je serai à Vienne, au Wiener Staatsoper (l’Opéra national de Vienne) où je chanterai Tevye dans la pièce Fiddler on the Roof. Je ferai également, en mars prochain, mon spectacle sur Jacques Brel à Jérusalem avec le grand orchestre philharmonique de Jérusalem.

 

Visuel : ©Siebbi

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Lucine Bastard-Rosset

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