Théâtre

Festival d’Avignon : Une journée à la maison Jean Vilar où se produit la Comédie-Française

Festival d’Avignon : Une journée à la maison Jean Vilar où se produit la Comédie-Française

10 juillet 2012 | PAR Christophe Candoni

Jean Vilar aurait eu 100 ans cette année. Le Festival d’Avignon fête son fondateur tout comme la maison Jean Vilar qui propose une exposition (« Le Monde de Jean Vilar ») ainsi que deux spectacles qui rendent compte de qui était Vilar avant Vilar, un homme qui trouvait pour vocation l’écriture avant le théâtre même. La Comédie-Française crée « Dans le plus beau pays du monde », une pièce inédite de jeunesse que Vilar a écrite en 1941, année où il commence une correspondance avec sa femme Andrée que l’on découvre lue par Jacques Téphany.

11h. Dans le jardin ensoleillé de la maison Jean Vilar mais à l’ombre des arbres et de grands parasols, s’offre à nous comme une scène de théâtre légèrement surélevée mais faite en pierre et tapissée de verdure. On y découvre agréablement « Dans le plus beau pays du monde » mis en espace par Jacques Lassalle et interprété par les comédiens du Français tout en délicatesse et subtilité. Une certaine lenteur s’installe du fait de la lecture en mouvement, brochure à la main mais cela ne fait rien. La distribution retenue est parfaitement adéquate tout comme le lieu qui figure sans problème le coin isolé à la campagne où se joue l’histoire.

Le texte étonne par ses inspirations classiques. On pense à Marivaux de qui on reconnaît le goût de l’expérience qui met à l’épreuve, soumet et dévoile les coeurs amoureux en errance. C’est inattendu, anachronique car si ces histoires sentimentales sont à l’évidence universelles, la pièce n’est pas bien représentative de son époque. Avec sensibilité et humour, Vilar invente une intrigue qui mêle désirs versatiles et souffrances nécessairement liées, caprices amoureux, injustes soupçons, faux aveux, quiproquos érotiques, usurpations d’identités et illusions déçues.

« Une histoire naïve avec des pensées naïves » écrit Vilar à propos de sa pièce qui paraît plus profonde. Rougecoeur aime Léonor et est aimé en retour mais il se persuade qu’elle le trompe avec Humilis, l’amant de Llo dont Ninio est épris alors qu’elle lui préfère Octave. Eric Ruf, fier amoureux, porte haut les troubles qui causent la souffrance du personnage tandis que Eric Genovèse use d’une ironie maline avec délectation. Léonie Simaga est une interprète sensible comme Benjamin Jungers, drôle et touchant en amoureux transi mais malheureux qui congratule inlassablement sa belle Adeline d’Hermy, rieuse, joueuse. Pierre Louis-Calixte, est un amant brut, plus épais, franchement comique. Félicien Juttner en musicien séducteur boucle la distribution. La nuit et la fête passées, l’aube propose une résolution bien mélancolique d’un texte plaisant, badin mais pas seulement, cruel aussi, comme ses modèles du XVIIIe siècle.

13h. C’est à la construction d’un monde que le visiteur de l’exposition est convié car il assiste à travers quantité de documents d’archives visuelles et sonores à l’élaboration révolutionnaire d’un inventeur, penseur et bâtisseur d’un théâtre qui s’inscrit et joue son rôle dans la société, s’engage à s’occuper des préoccupations de la Cité.

En tant que directeur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire, Vilar a signé des mises en scène de légendes jusqu’en 1963 où il finit par renoncer à monter des spectacles au Festival mais continue à constituer un répertoire exigeant allant des grands classiques à ses contemporains.

L’exposition insiste sur la qualité essentielle du bon chef de troupe qu’il était, celle de savoir s’entourer. Vilar était rassembleur, des publics et des talents, et fidèle avec les artistes. Sont mise en valeurs ces grandes figures de l’histoire encore récente du théâtre qui ont aussi été ses proches : des comédiens, Gérard Philipe, le Cid de 1951 dont on peut voir une répétition en vidéo, Maria Casarès, Georges Wilson dans Ubu Roi et en interview (il y déclare « Le théâtre est le destin de tous les acteurs »), des artistes plus généralement, le poète René Char a qui est attribuée l’idée d’Avignon, le chorégraphe Maurice Béjart, le peintre Léon Gischia, la photographe Agnès Varda, chacun dans sa discipline a réalisé comme un compagnonnage avec Vilar, des politiques aussi, des administrateurs d’importance, Jean Rouvet à Chaillot et Paul Puaux, bras droit de Vilar à Avignon qui prend la succession du festival à sa mort en 1971.

En dehors d’écrans vidéos très présents, on peut apprécier quelques éléments de décors entassés dans un couloir. On y trouve, la carriole de Mère Courage, des panières à costumes numérotées et étiquetées « Galilée » avec inscrit dessus le logo rouge identifiable du TNP. Dans une petite pièce plus loin, de nombreux courriers et manuscrits sont exposés. Là encore, ils attestent du goût de Vilar pour la littérature, lui qui s’est rêvé auteur puis qui a cherché à travers Camus, Gide, Sartre, Cocteau, « son » dramaturge.

 

15h. Jacques Téphany lit pendant une heure environ un montage de lettres que Jean Vilar a adressées trente années durant à sa femme Andrée Vilar. L’intégralité de cette correspondance trouvée il y a quelques années est publiée aux Cahiers Jean Vilar. Le titre retenu pour ce moment partagé est « Vilar ou la Ligne droite » et trouve sa pleine justification à l’écoute des textes dans lesquels Vilar se présente accomplissant son travail et suivant son destin avec rigueur, fermeté, droiture, sans fléchissement ni bifurcation. On en retient la passion de l’homme qui écrit son incroyable capacité de travail gigantesque et manifeste par moments son épuisement. Ses lettres attestent aussi de sa grande propension à l’introspection, l’auto-évaluation avec la conscience et la satisfaction du travail accompli mais aussi une mésestime de soi et un renoncement de la gloire qu’il « emmerde » écrit-il. Ces lettres intimes se composent également de quelques mots tendres et de déclarations d’amour mesurées. En revanche, elles ne donnent pas dans la sentimentalité mais plutôt dans l’ambition et l’acharnement d’accomplir les grandes choses que l’on sait.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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