Théâtre
[Festival d’Avignon] Les Idiots, un spectacle crétin

[Festival d’Avignon] Les Idiots, un spectacle crétin

09 juillet 2015 | PAR Christophe Candoni

Le metteur en scène Kirill Serebrennikov revisite Les Idiots, le film de Lars Van Trier sorti en 1998, dont il présente, dans la Cour du lycée Saint-Joseph, une version réductrice qui tombe complètement à plat.

De jeunes adultes jouent en groupe à imiter les comportements des débiles mentaux dans la rue et les espaces publiques et créent ainsi un trouble de l’ordre établi et du politiquement correct. Par jeu, par défi, par nécessité, ils provoquent la société, ses normes et ses inhibitions pour multiplier les possibles. Le film culte du réalisateur danois a fait scandale parce qu’il se regardait comme une invitation provocante à créer, inventer, transgresser, s’affirmer, se libérer. Et se serait se méprendre que de ne voir dans ce geste anticonformiste et irrésistiblement régressif qu’une vulgaire et indigente blague.

C’est dommage mais Kirill Serebrennikov passe complètement à côté de cette dimension essentielle de l’oeuvre bien plus profonde qu’elle en a l’air, en banalisant la portée subversive et insolente du scénario qu’il porte à la scène. Ses acteurs, très bons par ailleurs, s’amusent de toutes petites provocations bêtes et méchantes qui font finalement peu rire et lassent bien vite, d’autant qu’ils s’y adonnent dans un entre-soi gênant tant ils prennent peu en compte la salle et les spectateurs. On croit assister à une succession de sketchs qu’ils filment entre eux avec des Smartphones, présents sur scène tout comme Facebook et Youtube. Cela met en lumière une chose simple : si la démarche du cinéaste en son temps tenait de l’expérimentation brute et artistiquement alternative, la reproduire aujourd’hui, alors qu’internet et les réseaux sociaux ont considérablement modifié nos comportements et modes de vie, devient d’une banalité effarante car à la portée de tous.

Le spectacle repose sur le plaisir qu’ont les interprètes à se vêtir d’un tas de fringues mises à leur disposition dans des grands sacs poubelles. Ils se déshabillent et se rhabillent inlassablement pour arborer des costumes en tout genre, de la drag-queen à la ballerine, C’est souvent long et répétitif tout comme les changements de décors pour lesquels ils déménagent les meubles à n’en plus finir et délimitent des espaces de jeu au scotch.

La mise en scène plutôt peu aboutie manque d’habileté mais surtout d’audace et de fureur. Son seul intérêt est d’avoir été créée au Gogol Center de Moscou en 2013, en réaction à la politique particulièrement répressive de Vladimir Poutine à l’égard des figures de contestation, des marginaux et des dissidents de son pays. Cet état de l’actuelle Russie est bien visible dans la pièce qui démarre sur l’incarcération d’Elisei, un des nigauds de la bande, menotté et enfermé dans une cage de prison tandis que plus tard, un groupe d’activistes féminines évoquent bien sagement les Pussy Riot. Dans son contexte politique et sociale, le spectacle a peut-être bousculé, secoué le public qui voyait ses idoles brocardées, les cygnes de Tchaïkovski parodiés , le Kremlin incendié, et c’est tant mieux. Mais Avignon en a vu d’autres des spectacles radicalement offensifs et provocants. « Etre idiot, c’est un luxe » revendique l’un des personnages. Ce faste là paraît bien dispensable.

Les Idiots (c) Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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