Théâtre

[Festival d’Avignon] Don Giovanni dragueur sans séduction

[Festival d’Avignon] Don Giovanni dragueur sans séduction

10 juillet 2014 | PAR Christophe Candoni

A l’Opéra d’Avignon, Antù Romero Nunes livre une libre adaptation du Don Giovanni de Mozart qui s’apparente à une kermesse costumée. Un divertissement tape à l’œil et sans consistance.

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On découvre en France un jeune metteur en scène dont la carrière explose en Allemagne. Tout juste trentenaire, Antù Romero Nunes vient de signer sa première vraie mise en scène d’opéra avec un Guillaume Tell de Rossini assez peu exaltant au Bayerische Staatsoper de Münich. Pour autant, ses escapades dans le répertoire opératique ne datent pas d’hier, puisqu’en janvier 2013, il s’attaquait au chef d’œuvre de Mozart, Don Giovanni, au Thalia Theater de Hambourg. Après les représentations passionnantes et déchaînées à Avignon des Contrats du commerçant de Jelinek puis du Faust de Goethe mises en scène par Nicolas Stemman, découvrir un Don Giovanni revisité par cette incroyable troupe d’acteurs au geste créatif libre et inventif était une réelle promesse.

Le résultat est un spectacle blagueur, drôle parfois, énergique mais terriblement vide. On n’y donne pourtant pas dans la simplicité. Les éclairages pourraient être ceux d’un concert de rock, ils garantissent des effets visuels spectaculaires à grands renforts de fumigènes. Les costumes hideux ne jureraient pas sur la scène de ces comédies musicales purement commerciales dont Mozart a déjà fait les frais. Un festival de perruques poudrées, de redingotes aux motifs floraux et robes à panier meringuées, de perles, de gros jabots, de dentelles et rubans rococo portent au comble un excès de kitsch carnavalesque. Loin de l’évocation ringarde d’un XVIIIe siècle de pacotille, les instrumentistes qui accompagnent cette mascarade ont l’air de pin-up punk gothique chic, rien de moins subversif !

Les acteurs se risquent assez peu au chant et ne fredonnent que des bribes d’airs mozartiens. Elvira (Cathérine Seifert) préfère le playback avec une enceinte cachée sous sa robe. Le passage est franchement drôle. Plus en voix, la Zerlina de Maria Schmeide se lance dans un numéro vrillant à la manière d’Olympia, la poupée mécanique d’Offenbach. Quand aux réorchestrations de fanfare de la partition, elles n’arrivent pas à la cheville des audacieuses et inventives revisites des grands airs baroques joués sur les sons et rythmes africains par des musiciens congolais acclamés dans Coup Fatal il y a quelques jours au festival.

Et si cette fantaisie visuelle et musicale était au service d’un quelconque propos ? On cherche en vain la vision du jeune mais expérimenté homme de théâtre qui reproduit les vieux travers de mises en scène d’opéra les plus simplistes possibles comme si les scènes lyriques n’avaient pas vu les Don Giovanni de Michael Haneke, Dmitri Tcherniakov, Calixto Bieito, Martin Kusej, Claus Guth pour ne citer que les plus frappantes versions à travers l’Europe. Chez Romero Nunes, Donna Anna est une hystérique, Ottavio un parfait idiot, sa Zerline une domestique forte en gueule. Que de clichés. Quand à Don Juan, du plus insaisissable et fascinant héros lyrique, il fait un simple playboy sous antidépresseurs et peut compter sur la plastique avantageuse de Sebastian Zimmler qui se pavane sexy et destroy sur le plateau. Cela ravirait s’il y avait plus d’insolence, de dangerosité, de trouble dans l’approche évidemment trop réductrice du personnage. On ne retiendra que le Leporello  de Mirco Kreibich, tout à fait étonnant. Il porte en lui quelque chose de las et de brisé, quelqu’un qui souffre effectivement des frasques de Don Giovanni et qui se grise de vouloir lui ressembler. L’acteur est aussi un chauffeur de salle hors-pair qui ouvre le spectacle avec une amusante leçon de chant et de vocalise peu orthodoxe adressée à l’assistance par chance très réceptive.

Clou du spectacle, l’insatiable jouisseur invite à la fin de la première partie, 100 femmes du public à le rejoindre sur scène. La plaisanterie est bonne. Le rideau de fer tombe comme une chape de plomb sur le harem en folie qui continue de faire la fête arrosée au Champagne dans l’entre soi du plateau fermé pendant l’entracte et se retrouve sur scène pendant une deuxième partie très expéditive. Elles garderont sûrement un beau souvenir du moment partagé, nous, restés à distance et à l’écart de la fête, repartons déçus de ce spectacle gadget.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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