Théâtre

Der Menschenfeind : la folie d’Alceste génialement vue par Ivo Van Hove

Der Menschenfeind : la folie d’Alceste génialement vue par Ivo Van Hove

28 mars 2012 | PAR Christophe Candoni

Prenant pour décor un salon high tech qui dévoile une arrière scène de théâtre et ses coulisses, Ivo Van Hove décortique, dans sa lecture du Misanthrope de Molière, l’artificialité du monde contemporain. Sa mise en scène explosive balaie toutes les versions vues et revues précédemment et donne un sacré coup de jeune à la pièce jamais trahie pour autant. Curieusement, il fallait l’audace d’un metteur en scène flamand et l’excellence de comédiens allemands pour tenir ce pari. Dommage pour les artistes français trop embourbés dans une approche patrimoniale et passéiste des classiques : la Schaubühne de Berlin l’a fait et c’est génial.

Alceste est aussi antipathique que profondément touchant, à la fois égocentrique et sincère dans sa quête de vérité, exigeante mais intenable. Il  aime Célimène à la folie mais sous condition et la condamne à tout va par jalousie. Son interprète, Lars Eidinger, acteur prodigieux, joue sur cette contradiction. Il est sombre, désabusé, ardant, pulsionnel, rageur, bestial, dévastateur et bouleversant parce qu’il pousse son personnage sur les sentiers d’une folie destructrice. Alceste va très loin, contre autrui et contre lui-même, saisissant le cou de celle qui l’aime pour tenter de l’étrangler ou formulant son souhait de quitter les hommes la tête enfermée dans un sac plastique. Il apparaît fou, malade, comme une sorte de monstre dépité qui ne changera pas le monde. Célimène (sublime Judith Rosmair) est à ses côtés une jeune femme sexy et libérée qui a envie de s’amuser et l’assume avec une légèreté frivole. Dans cette version, elle se donne aux autres hommes, prend du plaisir à recevoir ses minets, Acaste et Clitandre, en leur faisant croire de futiles promesses. Mais son amour reste totalement destiné à Alceste qu’elle aime et elle se livre à lui dans des élans intensément érotiques.

Lorsque toute la petite cour débarque pour une réception improvisée autour d’une table basse avec cartons de pizza, paquets de chips, gâteaux à la crême, pastèque et bouteilles, c’est l’occasion pour ce dingue de misanthrope de révéler et faire éclater l’insupportable indécence d’un monde factice et hyper technologique, branché sur téléphones portables et i-pad. Sa grossièreté, sa laideur, sa trivialité, tout ce qu’il honnit, il le prend sur lui pour s’en faire le miroir. Debout sur la table des convives, il s’enduit le visage et le corps de bouffe, allant jusqu’à baisser son pantalon et s’enfoncer des victuailles entre les fesses. C’est osé, gonflé, cela fait sourire franchement mais traduit crûment le profond mal-être, la souffrance effrayante du personnage. Plus tard, la scène devient une véritable décharge lorsque Alceste, pris d’un besoin de saccage, répand des sacs poubelles de détritus qu’il jette violemment sur l’écran qui reproduit le visage de la belle Célimène éperdue et à bout.

Bordélique, fiévreuse, charnelle, féroce et cruelle, cette mise en scène torpille et libère le texte. C’est épatant et impeccablement joué par l’ensemble des comédiens. L’intelligence du travail d’Ivo Van Hove, en plus d’une grande compréhension du classique de Molière et de son actualisation habile, vient de sa capacité à participer à l’invention d’une nouvelle façon de communiquer au théâtre avec la vidéo qui dédouble les personnages, scrute et capte leur intériorité, multiplie les espaces de jeu qui dépassent la scène pour investir le théâtre entier et même le trottoir du Boulevard Berthier où se joue en direct un passage de la rupture entre les protagonistes ! Une fausse note qui n’est pas un détail : le happy end qui propose une résolution peu crédible des tensions de la pièce.

L’Odéon donne enfin le coup de projecteur attendu sur Ivo Van Hove, un des metteurs en scène européens les plus inventifs et les plus audacieux, accompagné jusque là avec fidélité et enthousiasme par la Maison des arts de Créteil où il a présenté plusieurs de ses créations mais présent qu’une seule fois au festival d’Avignon et jamais sur les plateaux parisiens en tout cas ces dernières saisons. Il montera l’année prochaine le Macbeth de Verdi à l’Opéra de Lyon. On rêve de voir à Paris Edouard II de Marlowe qu’il vient de monter à Berlin avec Stefan Stern ou sa mise en scène de LAvare, elle aussi décapante, créée au Toneelgroep Amsterdam dont il est le directeur. En attendant, courez voir ce Misanthrope !

photo : Jan Versweyveld

Bande-annonce du spectacle sur le site de la Schaubühne ICI

Despair – un voyage dans la lumière (en salles le 28 mars)
L’or noir d’Arthur H brillera à l’Odeon
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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