Théâtre
Dark Spring : l’éveil mortifère d’un désir adolescent

Dark Spring : l’éveil mortifère d’un désir adolescent

14 novembre 2012 | PAR Ainhoa Jean Calmettes

Adaptée par Bruno Geslin, la nouvelle Sombre Printemps de l’écrivaine Unica Zürn, devient Dark Spring, une partition à sept voix pour une comédienne et six musiciens. Reprise dans des conditions difficiles au Théâtre Paris Villette, jouée dans une salle à moitié vide, la pièce garde toute sa magie.

Depuis sa première mise en scène, Bruno Geslin s’intéresse à des artistes ayant gravité autour des milieux surréalistes. Des figures inqualifiables, souvent reléguées de manière simpliste au rang de déviant, aussi flou ce terme soit-il. Après Pierre Molinier et Joë Bousquet il donne ainsi corps et voix à Unica Zürn en adaptant la nouvelle qu’elle a publié quelques années avant de se donner la mort. Sombre Printemps n’est pas un texte facile. Relatant la naissance des désirs sexuels d’une jeune fille trop seule évoluant dans un foyer hostile marqué par l’absence, c’est un texte dur, dérangeant. Choquant même. Un texte ambigu qui chemine à travers les méandres des rêveries d’une enfant mais où pointe insidieusement l’ombre d’une femme adulte. Naïveté et violence se mêlent de manière inextricable, et dans ce cœur tout juste adolescent, la naissance d’un grand amour est de toute part traversée par de puissantes pulsions de mort. « Qui pourrait supporter l’amour sans mourir » ?

Il fallait tout le talent et l’audace d’un Bruno Geslin pour rendre palpable la complexité de ce récit. Viol incestueux, rêves érotico-suicidaires, onanisme, aucun des passages les plus crus du texte n’est laissé de côté. Pas d’économie. Pas de trahison du texte au nom du politiquement correct. Pas question pour autant de choquer gratuitement. Si le texte est récité avec fidélité par Claude Degliame, il est sublimé par les correspondances qu’il entretient avec la musique des Coming Soon. L’alchimie du duo formé par cette comédienne chevronnée et les très jeunes musiciens du groupe de rock produit une pièce onirique qui renoue, entre rêveries solitaires, amour passionnel et tourmente existentielle, avec la première esthétique romantique. Sur la scène séparée de la salle par un rideau transparent et éclairée faiblement, accoudée à son pupitre, l’actrice commence à lire. Une guitare tire son premier accord entre les ogives de pierre du théâtre Paris-Villette. Des frissons parcourent la salle. Le ton est donné.

Le jeu de scène, servi par quelques effets vidéo se réduit au strict minimum. Par moment, les musiciens prêtent leurs ombres aux personnages du récit. Mary Salomé offre son corps chétif au fantôme errant de la jeune héroïne, Howard Hughes donne voix à l’étranger dont elle tombe éperdument amoureuse. Il s’agit moins de faire voir que de rendre palpable une atmosphère vespérale et nostalgique. L’énonciation chevrotante de Claude Degliame peut troubler un instant le spectateur. Quelque chose en elle dérange. C’est une femme d’âge mûre, mais les postures parfois lasses de son corps sont contredites par des gestes enfantins, des petits pas de danse, un jeu de jupe, et sa voix grave est parsemée d’accents impertinents et espiègles. C’est que l’actrice a le mauvais rôle : elle porte la dualité de l’énonciation et toute la cruauté des mots bruts d’Unica Zürn.

Mais la musique est là pour colorer ces paroles d’une autre tonalité. Composées à partir du texte par les six membres des Coming Soon, les partitions oscillent entre douces rêveries (vesper Sparrow), rock énergique et éléctro planante (Berlin Uhlandstrasse) et sont interprétées avec brio. Ne nous y trompons pas, la musique n’est pas un simple ornement, elle ne vise pas non plus à alléger la douleur portée par le texte. Elle est une voix à part entière qui éclaire et redouble la narration. Une voix qui parle de ces mouvements intérieurs encore orphelins de mots, qui nous touche directement aux tripes.

Visuel : (c) Kim Akrich

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Ainhoa Jean Calmettes

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