Théâtre
Dark Spring, de Bruno Geslin : une pièce musicale sombre et magnifique

Dark Spring, de Bruno Geslin : une pièce musicale sombre et magnifique

10 novembre 2011 | PAR Liane Masson

Sombre printemps (1969) est une nouvelle d’Unica Zürn, écrivaine et peintre allemande atteinte de folie, notamment connue pour avoir été la compagne du plasticien Hans Bellmer. Ce texte cru sur l’enfance raconte la découverte du désir, parfois violent, mais aussi de l’amour pur. Mis en scène et en musique par Bruno Geslin, Sombre printemps devient Dark Spring. Sur le plateau du Théâtre Paris Villette, la fascinante Claude Degliame donne sa voix à ce récit troublant, accompagnée par le groupe de rock Coming Soon. Un magnifique spectacle à voir jusqu’au 17 novembre.

 

Lorsque l’on pénètre dans la salle si particulière du Théâtre Paris Villette, encadrée de voûtes de pierre qui donnent l’impression d’être dans une vieille chapelle, l’atmosphère est sombre et humide. On entend de l’eau qui coule, qui goutte. Un voile transparent installé à l’avant-scène marque une frontière entre la salle et le plateau, que l’obscurité ne nous permet pas encore de distinguer. Il y a comme un mystère qui plane, diffus. Puis deux petites ampoules descendent des cintres derrière le rideau, semblables à des lucioles, et l’on aperçoit sur la scène quelques pupitres à peine éclairés. Rien que cette image-là a déjà quelque chose d’étrange et de magnifique. Une jeune femme aux jambes nues s’allonge délicatement sur le carrelage, recroquevillée, tandis que Claude Degliame fait son apparition sur le plateau, venant se placer devant l’un des pupitres, face à nous mais encore inaccessible. Les corps qui se déplacent doucement derrière le voile ont une apparence spectrale. La voix de la comédienne, chaude, grave et chantante nous enveloppe immédiatement. Un air qui ressemble à une berceuse se fait entendre, mais l’on ne sait d’où il provient. Impression de profondeur, de moiteur.

Après un court prologue à la première personne évoquant la détresse d’une femme et ses insomnies, la comédienne passe à la troisième personne, et commence le récit qu’elle développera pendant toute la pièce. C’est le récit d’une enfance. Celle d’une petite fille qui vit avec sa mère détestée et rêve à son père, trop souvent absent. Lorsqu’il est à la maison, elle le regarde se déshabiller, impressionnée par ce corps d’homme qui l’attire et l’inquiète à la fois. Il y a aussi le frère, plus âgé. Son corps à lui, elle s’y trouve confrontée malgré-elle, lorsque que le jeune homme, incapable de maîtriser ses pulsions, se jette sur elle et la viole. La petite fille découvre le désir dans ce contexte familial ambigu, rapidement animée mais aussi angoissée par la force puissante qu’il représente. Son imagination la fait se perdre dans des fantasmes pervers. Régulièrement, elle convoque en pensée une foule d’hommes aux visages invisibles qui entourent son lit le soir et finissent toujours par la tuer. Elle raconte aussi sa relation d’amitié avec un fidèle camarade de classe, et sa découverte de l’amour pur, qu’elle éprouve envers un adulte rencontré à la piscine, et qui l’entraînera à commettre le pire.

Ce texte poétique et cru, souvent dérangeant, est magnifiquement adapté à la scène par Bruno Geslin, qui en révèle la beauté sans volonté de choquer. Au contraire. Grâce au talent de Claude Degliame et à la fraîcheur des musiciens qui l’accompagnent, le récit est donné à entendre avec la délicatesse, la pudeur et la distance nécessaires. Le metteur en scène en fait un conte noir et sensuel, où la musique rock vient se fondre avec le plus grand naturel. C’est un rock électrique, mélodique et mélancolique qu’interprètent brillamment les six jeunes membres du groupe Coming Soon. Il ressort de leurs compositions une énergie à la fois vitale et douce, qui ouvre d’autres espaces imaginaires dans le récit, renforçant d’autant plus son caractère onirique. Musique et théâtre se rencontrent donc ici avec succès, additionnant leurs forces. Mots, visions, lumières, son : tous les langages se complètent sur la scène pour donner naissance à un moment de théâtre fascinant, pareil à un long rêve dont on se réveillerait un peu groggy, perturbé, mais aussi émerveillé… Une vraie réussite.

 

Visuel : (c) Kim Akrich

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Liane Masson

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