Théâtre

Chantier Europe débute dans le bus de Roadkill

Chantier Europe débute dans le bus de Roadkill

04 juin 2011 | PAR Christophe Candoni

Aller voir Roadkill, c’est assister à une représentation « coup de poing » comme elles sont très rares. A la fois éprouvant et saisissant, dans la forme et sur le fond, le travail de Cora Bisset et la compagnie Pachamama Productions est inspiré de témoignages réels. Il raconte et montre non sans crudité l’insupportable exécution d’une fille encore mineure (jouée par Mercy Ojelade, absolument remarquable) qui a quitté le Bénin pour la capitale française. La performance (donnée en anglais et non surtitrée) choque, heurte avec fracas notre sensibilité, dérange, bouscule, bouleverse. Pour preuve, les visages fermés et le silence des spectateurs, les larmes de l’une d’entre eux à la fin. C’est la force d’un théâtre aussi radical et engagé qui questionne les grands sujets d’actualité, en dénonçant ici des pratiques abjectes comme la traite des femmes africaines et le commerce sexuel.

Nous n’étions pas une vingtaine, devant le théâtre des Abbesses pour monter dans le bus, un tape-cul au moteur vrombissant. Chacun gagne son fauteuil quand nous sommes rejoints par une jeune fille et sa tante qui prennent place elles aussi. Elle s’appelle Marie, toute fine dans sa petite robe d’été blanche traînant une valise à roulettes rose à fleurs. Elle a sûrement bourlingué depuis son départ du Bénin, a quitté son pays, a laissé sa famille derrière mais son enthousiasme de travailler et gagner de l’argent n’est pas entamé. Au fond de son sac de voyage, un bouquin pour apprendre le français, un petit cadre photo qu’elle embrasse nostalgique et un livre de prière. Elle découvre Paris avec admiration et espoir, est incapable de rester en place, volubile et enfantine, elle lit les devantures des boutiques, apostrophe pas farouche le chauffeur et les gens dans un franglais qui fait sourire. Nous partons en direction du 104,  suivant la route et la promesse pour Marie d’une vie nouvelle dont elle attend évidemment beaucoup.

En montant quelques étages, nous pénétrons dans l’appartement parisien de la femme (on s’immisce en « voyeur », d’abord dans l’entrée, puis dans les chambres), celui dans lequel la vie de Marie bascule dans le cauchemar, où la bienveillance et l’amour ne trouvent pas leur place, où règnent le troc et le vice. Sous l’autorité de sa tante, manipulatrice et elle-même manipulée, Marie y est contrainte à la prostitution et à la maltraitance. Elle devient la victime d’un trafic humain, l’objet sexuel des blancs qui fantasment sur les noirs avec forcément une arrière-pensée raciste derrière, ces hommes qui se vantent avec suffisance de leurs ébats sur internet. Sacrifiée et sans avenir, la petite reine d’Afrique est réduite au silence et au refoulement.

La reconstitution d’un logement à taille réelle permet un jeu en très gros plan qui n’est pas réservé au cinéma. L’installation produit un rapport souvent gênant de proximité  entre les personnages et le public forcément dérangé par son positionnement et son incapacité à agir alors qu’il se prend en pleine face une réalité épouvantable. Les situations sont inévitablement ulta-violentes, néanmoins, c’est très percutant et très fort d’avoir eu l’audace de monter le spectacle ainsi car il trouve l’impact voulu et même davantage.

 

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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