Théâtre

Caligula au Festival Exit : une symphonie contemporaine résume l’histoire de l’homme en Occident

Caligula au Festival Exit : une symphonie contemporaine résume l’histoire de l’homme en Occident

14 mars 2012 | PAR Celeste Bronzetti

 

Caligula empereur et chef d’orchestre : la nouvelle lecture de Marc Beaupré est intelligente et inédite. Elle semble ouvrir des percées nouvelles sur la pièce de Camus et sur l’histoire de ce tyran maudit et avide d’impossible.

Le chœur en demi-cercle est une allusion à la tragédie grecque classique, ainsi qu’aux voix multiples qui forment l’entourage impérial de ce personnage légendaire de la Rome antique. Emmanuel Schwartz, ce Caligula du vingt-et-unième siècle au profil effilé, est à la tête d’un chœur réduit mais où les voix se démultiplient et se superposent grâce aux dispositifs techniques électroacoustiques qu’il manœuvre.
La chorale et leur écho racontent l’histoire de cet empereur, les témoignages se croisent, les voix se mélangent et des sons rauques font rentrer les spectateurs dans l’espace intime de Caligula. Un monde mystérieux et bondé de phantasmes obsède cette figure imposante qui semble destinée à diriger, gouverner, dominer.

La grandeur évoquée par Beaupré n’a pas besoin d’une scénographie majestueuse : elle est gestuelle, phonique, psychologique. La dimension impériale qui entoure le protagoniste est bientôt évoquée, bien que sur la scène, il n’y ait que sept personnages en noir autour d’une table en bois, des micros et des appareils phoniques. Le minimalisme du décor amplifie par contraste la soif de pouvoir et de possession de l’empereur; l’individualisme de chaque personnage, voix isolée dans un chœur saturé de présences, rappelle par synecdoque celui, tragique de Caligula.
Le mépris de l’être humain, condamné à une étroitesse éternelle, conduira cet empereur à aspirer à l’immortalité à travers l’élimination de l’humanité qui l’entoure. C’est justement à ce moment-là que l’œuvre de Camus se fond à celle de Beaupré : l’absurde aspiration à l’immortalité, inconcevable dans le siècle des guerres mondiales, devient le poison tragique qui condamne l’homme de pouvoir contemporain à son lente suicide.
Des extraits du textes de Camus s’entremêlent, toujours sous la direction de plus en plus aliénée de Caligula. La répétition de certaines séquences de sons continue à créer l’effet d’une symphonie obsédée par la prémonition de la mort, inéluctable destinée qui égalise tous les hommes. Le démon de la volupté s’empare progressivement du corps de l’acteur qui semble progressivement prendre les contours d’une statue. Immobile dans sa fierté, effréné dans son empressement à la vie totale, cependant l’empereur ne se dérobe jamais, jusqu’au dernier souffle, à la confrontation. Vers la fin du spectacle, toutefois, on ne sait plus si les voix l’entourant sont des phantasmes de sa pensée qui le hantent, ou s’il s’agit des véritables personnages qui l’accompagnent vers sa folie.

 

 

Le phantasme de Drusila, sa moitié, son double, semble assiéger sa pensée avec une voix sensuelle et maternelle au même temps. Scipion, aux yeux de Caligula, est la personnification du beau dans l’art, maigre et illusoire consolation de tout homme, borné et mesquin, par rapport à l’infini inapprochable. Caligula, de sa part, pense que les hommes ne sont que des corps qui souffrent de leur impuissance, loin de toute perfection.
Beaupré semble avoir parfaitement compris et absorbé le drame représenté par Camus : son Caligula, comme celui de Camus, regarde dans les yeux les hommes qui l’entourent, il les affronte, et il les réduit à des voix anonymes qui ne peuvent pas empêcher la chute inéluctable d’un homme qui n’arrête de lutter tragiquement contre la fin de toute chose.

 

 

 

 

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