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Mac Paris 2015: L’Art contre la barbarie

Mac Paris 2015: L’Art contre la barbarie

27 novembre 2015 | PAR Araso

Comme chaque année, l’Espace Champerret accueille la manifestation d’art contemporain Mac Paris dont l’édition 2015 est dédiée à « l’Art contre la barbarie ». Les artistes s’engagent, irrémédiablement marqués par les évènements de 2015. Ils sont disponibles, réservent de très belles surprises, font preuve de beaucoup d’humour, de simplicité et d’humilité: après une série de salons ultra-guindés et une pression atmosphérique en constante augmentation, bienvenu dans le royaume de la cool-attitude. Et cela vaut bien le détour jusqu’aux portes de la ville. 

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Voilà plus de 30 ans que Louis Doucet et Hervé Bourdin, artiste peintre, illustrateur et sculpteur organisent Mac Paris, avec leur association à but non lucratif, la même énergie et le même enthousiasme. Leur objectif: créer une manifestation où les artistes soient présents en permanence pour parler directement au public et disposent d’un endroit digne de ce nom pour présenter leur travail, fait suffisamment rare dans les salons d’art pour être souligné. Ils reçoivent 1000 dossiers par an, en retiennent 500, examinés par un jury composé de critiques d’art, collectionneurs, artistes, historiens, galeristes pour exposer in fine un peu plus de 130 artistes. Chacun d’entre eux a fait l’objet au préalable d’une visite d’atelier, Louis Doucet et Hervé Bourdin n’hésitant pas à sillonner la France. Ils ne prennent aucune commission sur les ventes et proposent cette année une section dédiée aux artistes de moins de 30 ans. Ils se défendent de se mettre à l’abri d’une école ou d’une autre et maintiennent une certaine exigence de l’originalité, ouvrant volontiers leurs portes aux performances, aux installations et aux videos.

De loin, les toiles de Laurent Deschamps rappellent immédiatement Keith Haring. De près, c’est un trait qui chemine sur toute la toile, se retourne sur lui-même et change de couleur. Son travail explore le principe du cheminement, la forme n’apparaissant qu’a posteriori. « La nature est organisée selon ses propres principes et ses particules, elle fait les choses, belles ou non ». Son oeuvre le Portrait est ainsi baptisé en raison d’une troublante ressemblance, car totalement inconsciente, à l’Autoportrait à l’oreille bandée de Van Gogh. Ailleurs, les dimensions des traits, l’étroitesse de leurs détours déterminent leur statut de lettre ou d’idéogramme.

Les reliquaires de François Jauvion, faits à base de moules en résine, élèvent des objets de récupération au rang de fétiches désopilants: « Saint Déficit de la Sécu », « Sainte répartition des réfugiés », « Saint Fukushima ». Outre les boules de neige en plastique, il cultive une passion pour les retables d’églises, qu’il détourne avec humour pour parler des sujets les plus sensibles comme Fukushima, le Dérèglement climatique et la Déforestation. Le résultat est kitsch à souhait, joyeux et ludique, indépendamment de toute préoccupation esthétique. Pour François Jauvion, c’est une question de principe: aller à l’encontre de ses goûts lui permet de perdre ses repères et le sort de sa zone de confort.

C’est suite à une rupture sentimentale que le travail d’Ecloz, ex-tagueur de métros, a pris un tournant radicalement différent. Il avait avec sa compagne un projet de maison, de famille, et collectionnait les objets en obsessionnel compulsif. Depuis, il continue la construction de sa maison – seul, et se débarrasse de tout ce qui l’encombre pour en faire des oeuvres d’art. Les billets de banque du Monopoly finissent en portrait de Jeff Koons et les tickets de Bingo en affiche Bob l’éponge. Dans la quinzaine qui a suivi la fusillade chez Charlie Hebdo, il a réalisé Street War, qui résonne aujourd’hui d’une mélodie tristement actuelle. Ses pièces de mobilier affublées d’une écriture répétitive ne sont pas sans rappeler un certain JonOne avant que la vague de la célébrité ne l’emporte.

Dans ses toiles mi-peintures à l’huile, mi-aplats à l’aérosol, Alione recrée des intérieurs de lofts et d’ateliers qu’il habille de vues imprenables sur Paris et de réinterprétations libres de toiles de maîtres, quand il ne parodie pas Jeff Koons (encore lui). Le battage médiatique autour de l’artiste lui a inspiré Encore du Koons à la télé et un buste figurant le homard signature du plasticien à la cote astronomique. Encore un peu et on se croirait chez Jed Martin dans La Carte et le Territoire de Houellebecq avec un zeste du trait de Robert Combas. A chaque saison, la marque de prêt-à-porter Aventures des Toiles achète à Alione une oeuvre dont elle transforme tout ou partie en motif à imprimer. L’art-à-porter abordable? Attention, tendance.

Un détour par le stand de Malo promet une immersion dans la photographie narrative. Tandis que La vie Ordinaire d’un Homme Invisible raconte le week-end type d’une famille bourgeoise des années 1950, entre absence de communication et vide psychique, Une Vie de Château dépeint la chronologie d’une débauche. De jeunes aristocrates, dont certains visages sont couverts de masques de félins à leur effigie, prédateurs carnassiers, déambulent dans des scènes de jour placées sous le signe de la bienséance et de la bonne éducation, se réchauffent à l’apéritif pour finalement faire exploser leurs instincts primitifs une fois la nuit tombée, à l’instar du Lynx dandy. Malo a par ailleurs réalisé des séries décalées à la demande de Kappauf pour Citizen K, le magazine culte des modeux libres-penseurs.

Impossible de conclure sans parler du travail du co-fondateur du Mac, Hervé Bourdin. Son installation En attendant  fait référence à la célèbre pièce de Beckett, En attendant Godot. Ici, on est dans un autre type d’absurdité, un monde où des visages sans corps flottent sur leur socle à bascule comme dans un songe. Désolidarisés de leur corps, ils forment un théâtre devenu familier tandis que les images de la manifestation à Bastille après les attentats de janvier défilent dans un film animé sur fond de Clair de Lune de Debussy. Hervé Bourdin fait revivre cette foule cosmopolite aux origines et aux confessions multiples, qui attend ou qui n’attend pas, on ne sait plus très bien, dans l’incertitude la plus totale. Par ailleurs, Hervé Bourdin expose les illustrations de son livre Génie suis pour rien paru cette année aux Editions Grohan-Lépine, qui questionne la nature humaine et ses incertitudes avec un trait fort, un verbe haut et un humour aiguisé. Les amateurs de Joann Sfar apprécieront certainement.

Mac Paris, Espace Champerret, jusqu’au 29 Novembre 2015.

Visuels © Araso sauf Une Vie de Château © Malo

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