Théâtre

Cabaret Hamlet : un capharnaüm Shakespearien

11 novembre 2009 | PAR Christophe Candoni

Nous pouvons découvrir en ce moment au Théâtre de l’Odéon le dernier spectacle du metteur en scène allemand Matthias Langhoff. Il s’agit d’une version inédite de la pièce mythique de William Shakespeare Hamlet.

Plus exactement, cette création qui vit le jour à Dijon en 2008 est nommée « En manteau rouge, le matin traverse la rosée qui sur son passage paraît du sang ou HAM. AND EX WILLIAM SHAKESPEARE ». Le titre est aussi long que le spectacle (4H15 avec entracte) et promet un voyage endurant mais passionnant. Cet Hamlet est une adaptation réussie qui s’appuie sur la traduction moderne d’Irène Bonnaud et un texte de Heiner Müller. Langhoff qui rejette la sacralisation et l’approche muséale des textes classiques nous livre sa relecture libre et vivante, bariolée et hybride de l’œuvre qui s’apparente à un travail de déconstruction pourtant pas si éloigné de l’esprit de la pièce.

La surprise a lieu dès l’entrée en salle où les fauteuils de l’orchestre ont été retirés au profit de petites tables rondes façon cabaret ; c’est donc attablés que nous assisterons à un Hamlet déconcertant tandis que d’autres spectateurs seront au pied des larges estrades sur lesquelles les comédiens jouent. La pièce est entrecoupée de numéros chantés par les artistes enjoués et spontanés qui sont accompagnés de musiciens (le Tobetobe-Orchestra) présents sur scène dans un gigantesque coquillage de music-hall. Plus tard dans la soirée, des serveuses en guêpière nous proposent une bière danoise et des fromages. Ainsi, Langhoff prend le parti de la dérision, par exemple lorsqu’il fait chanter la célèbre réplique « To be or not to be » sur les airs de comédies musicales célèbres comme « Chantons sous la pluie » ou « Somertime » par des personnages aussi burlesques qu’une hôtesse de l’air ou Marianne avec bonnet phrygien et drapeau français devant un pied de micro.

Matthias Langhoff reste fidèle à son esthétique très personnelle et signe une scénographie à la fois chargée et splendide où règne la profusion. Il ne se prive de rien, pas même de faire monter un cheval sur le plateau. Son théâtre est un bricolage artisanal festif dans l’esprit ancestral de la foire et des trétaux, un espace de l’indiscipline et de l’excès qui mélange les tonalités, multiplie les décors grâce aux toiles de Catherine Rankl, assume les anachronismes (on note l’hétérogénéité des costumes d’Arielle Chanty qui mêlent toutes les époques). Avec une troupe d’acteurs surprenante, engagée mais parfois inégale, il se joue du principe de la représentation et de la mise en abyme. Les acteurs n’ont pas l’âge des personnages qu’ils interprètent (Hamlet est ici plus vieux que l’actrice qui joue sa mère, la piquante Emmanuelle Wion), ni l’apparence physique, le confident Horatio est joué par une femme (Agnès Dewitte), mais cela n’a aucune importance puisqu’on est au théâtre et que tout y est admissible. Il montre toutes les ficelles de son spectacle, admet l’approximation et le ratage comme lorsque les acteurs feignent de s’interpeller ou de se couper.

Cette gaieté éblouissante n’est qu’apparente : derrière cette fantaisie libératrice se révèle un monde enclin au chaos. D’ailleurs, François Chattot impose un Hamlet vieillissant, sombre et désabusé (parfois trop distant) qui fait basculer le spectacle dans l’effroi et le refus de l’illusion trompeuse. Le spectacle prend une dimension beckettienne lorsque le spectre du père (très juste Jean-Marc Stehlé) se retrouve engouffré dans une poubelle. Cela nous donne à réfléchir sur la vanité de l’existence, le rapport de l’homme au pouvoir, la corruption et la mort, Le décor imposant de bric à braque est le miroir d’un monde violent et détraqué que le théâtre interroge avec éclat.

« En manteau rouge, le matin traverse la rosée qui sur son passage paraît du sang ou HAM. AND EX WILLIAM SHAKESPEARE », jusqu’au 12 décembre 2009, Théâtre d’Odéon, Place de l’Odéon, Paris 6e, m° Odéon,33 euros (17 euros tarif jeune, pour réserver, cliquez ici. )

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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