Théâtre

Big and small : l’exceptionnelle Cate Blanchett sauve une mise en scène décevante

Big and small : l’exceptionnelle Cate Blanchett sauve une mise en scène décevante

31 mars 2012 | PAR Christophe Candoni

Au Théâtre de la Ville, la pièce du dramaturge allemand Botho Strauss est donnée en langue anglaise dans une traduction de Martin Crimp et une mise en scène de Benedict Andrews, un artiste australien qui vit et travaille souvent à Berlin. Si le spectacle fait l’évènement, c’est parce que Cate Blanchett tient le haut de l’affiche. Toutes les attentions étaient portées sur la star hollywoodienne qui, pour sa première sur une scène parisienne, aura été au dessus de toutes les espérances. De sa présence radieuse et avec un art théâtral inouï, elle galvanise le plateau, vivifie, dynamite même, une représentation dont elle est le souffle, la colonne vertébrale. Sinon, le spectacle traine et croule sous une lecture peu inspirée.

Dans la salle, est présente, entre autres personnalités, Bulle Ogier, celle qui créa le rôle en France sous la direction de Claude Régy, en 1982 à l’Odéon ; avec à ses côtés, Luc Bondy, justement nouveau directeur du théâtre de l’Europe et coproducteur du spectacle. Il n’a pas pu assurer la mise en scène et on le regrette tant ecelle de Benedict Andrews manque de vision, d’idées fortes et paraît trop littérale. C’est une déception car le beau parcours de ce jeune metteur en scène, encore inconnu à Paris, et les quelques échos de ses productions réalisées à Sydney et à la Schaubühne laissaient espérer le meilleur. On lui reconnaît la bonne idée d’avoir su extraire la pièce de son paysage historique des années 70 pourtant très marquant. « Gross und Klein » (c’est le titre original) a été écrite pendant la guerre froide et montée pour la première fois en 1978 à la Schaubühne par Peter Stein son directeur de l’époque. Lotte y devenait l’emblème d’un pays déchiré, à l’identité trouble. Le texte résonne différemment dans cette version contemporaine qui parle de l’Europe d’aujourd’hui. En revanche, il manque à ce travail rigoureux mais linéaire, un suspense, une complexité et une étrangeté plus profondes. Le spectacle prend un aspect conventionnel, presque trop propret. Le décor, minimaliste, est déjà trop illustratif. Les nombreux seconds rôles qui interviennent tout au long de la pièce, fort bien campés par les acteurs d’ailleurs, sont dessinés à gros traits. La dernière scène dans la salle d’attente est cependant excellente.

Qui est Lotte ? Elle est insaisissable. Une femme esseulée après une rupture amoureuse. Elle cherche sa place dans le monde, tente d’échapper à sa solitude au contact d’inconnus, d’anonymes qu’elle veut aider à tout prix. Elle entre dans la vie des gens, dans leur intimité, elle leur veut du bien pour se faire du bien. Dans la chaleur d’un hôtel marocain, en Allemagne, de ville en ville, dans la rue, dans une petite cabine téléphonique, dans l’enfer des bureaux administratifs… On voyage avec elle, on rêve, on erre et se perd dans la nuit sombre et étrange dont on ne voit pas le bout.

Les premières minutes de la pièce sont stupéfiantes. L’actrice apparaît sous les traits d’une desperate housewife, un brin bourgeoise et allumée. Seule à l’avant-scène, elle parle, toute seule. On est suspendu à elle, immédiatement transportés tant le jeu est passionnant, précis et incroyablement inventif. Il faudrait décrire toutes ses manières quand elle boit son cocktail, allume une cigarette, se parfume, touche nerveusement les boutons de son chemisier, chante une chanson, ponctue chaque phrase par un large « amazing ! ». Rien n’est anodin. Chacun de ses gestes traduit un mal-être, un désespoir du personnage mais l’actrice souveraine fait aussi énormément rire. Elle s’empare du discours sombre et amère de l’auteur avec liberté et fantaisie. Le temps passe. La comédienne ne cessera pendant plus de deux heures de nous emporter sans faiblir, nourrissant un jeu illimité et imprévisible, toujours sur l’instant. Chaque respiration, chaque inflexion de voix est une musique différente. Elle passe du rire aux larmes, de la surexcitation au calme froid, continuellement changeante et bouleversante. Elle pousse l’art du jeu à des sommets d’engagement et de liberté. Devant nous, une très grande actrice de théâtre s’accomplit !

 

Crédits photo : Lisa Tomasetti 2011

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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