Théâtre
Beignes nordiques éblouissantes pour public punching-ball

Beignes nordiques éblouissantes pour public punching-ball

27 mars 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Le choc théâtral du Festival d’Avignon 2012… Ah, mais non ! Pas encore Avignon ! On sait ce qu’ils proposent en matière d’avant-garde. On sait ? Attendez un peu. Vous n’allez pas en ressortir indemnes. Pour votre plus grand plaisir…

Avant-garde tout court

Prenez un (très) petit suédois blond assez allumé, spécialiste des textes subversifs, des chansons folks, et par ailleurs comédien hystérique: Anders Carlsson, fondateur de la compagnie Institutet. Mélangez-le avec trois finlandais: le blond et musclé Jakob Öhrman, le ténébreux Rasmus Slätis, et le barbu Elmer Bäck. Trois comédiens, constituant le collectif Nya Rampen, auteur de quelques spectacles provocateurs. Envoyez tout ce petit monde vivre à Berlin, dans le milieu artistique underground. Et rajoutez, pour chapeauter ces quatre-là, un vidéaste suédois, auteur de Magic Bullet, film de 49 heures : Markus Öhrn. Cette recette vous donnera un spectacle. Son titre: Conte d’amour. Plutôt avant-gardiste, tout cela ? Attendez un peu.
Un spectacle de trois heures, avec deux heures quarante qui se passent par vidéo interposée ?… Toujours partants ? Alors suivez ! Une petite bande-annonce pour la route ?

Avant-garde hyper-percutante

Conte d'amourOn entre. Devant nous, une bâche opaque. Au-dessus, un espace représentant un appartement. Un comédien (Rasmus Slätis) va y passer cinq minutes, puis ouvrir un placard, et disparaître à l’intérieur. A ce moment, au-dessus de cet espace de jeu s’allument deux écrans. Le comédien vient de brancher deux caméras, qu’il tient en main. Il descend dans un espace situé derrière la bâche opaque, que nous ne voyons donc pas. Dans l’ombre, on y distingue trois acteurs. Dix minutes plus tard, la lumière se fera, et nous pourrons voir les rôles que les interprètes prennent en charge: le comédien du départ est le père, un autre (Elmer Bäck, travesti) joue sa fille, enfermée dans cette cave, et les deux autres (Jakob Öhrman et Anders Carlsson) des enfants qu’ils ont eu ensemble…

Le sujet du spectacle: l’affaire Josef Fritzl. Cet autrichien, qui a séquestré durant vingt-quatre ans sa fille dans sa cave, et lui a fait sept enfants, donne à nos cinq artistes le sujet de leur réflexion. Car il s’agit d’un spectacle en réflexion. Pourquoi les caméras ? Pour que les spectateurs éprouvent eux aussi une sensation d’enfermement dans l’espace clos, et qu’ils se demandent: « Sommes-nous vraiment aussi libres que cela, nous qui assistons à ces étranges événements ? » Pourquoi est-ce encore du théâtre ? Parce que, même en l’absence de récit, les interprètes s’appuient sur une partition très écrite, au niveau des textes comme des mouvements, et que les relations qu’ils figurent font toute l’émotion produite.

Et il y a en a, de l’émotion forte, dans Conte d’amour. La première heure et demie piétine tout ce qu’on a pu voir en matière de violence théâtrale. Musique stridente, cris des comédiens, marionnettes angoissantes qu’ils font parler, phrases répétées jusqu’à l’écœurement, qui finissent par nous faire honteusement rire… Et des jeux pervers mimés. Oui, il faut savoir ce qu’on va voir avant d’y aller. Certains sortent, le manège va trop vite, il est trop radical.

Avant-garde pas complaisante

Bien complaisant et choquant, tout ça ? Que nenni… du moins en ce qui concerne la complaisance. Les caméras permettent, par exemple, que les jeux pervers soient hors-champ. Par ailleurs, il y a plus de paroles que de gestes. C’est au spectateur de s’imaginer lui-même tout cela… Là, la notion de choc intervient et menace. Pas de complaisance non plus au sens où la deuxième heure et demie devient plus calme, à la limite du ludique. Le père se croit en Afrique, en train d’apporter de l’aide humanitaire à trois enfants. Les regards des trois autres comédiens, captés par les caméras, nous ramènent à la réalité. Et nous aident à prendre de la distance.

Avant-garde constructive

Tout ceci a un intérêt. Le but des cinq artistes est de questionner le patriarcat, dont Josef Fritzl représente selon eux l’aboutissement monstrueux et grotesque. Comment la société dans laquelle nous vivons permet de tels cas de folie ? Et plus largement, les deux caméras sont là pour questionner le point de vue du spectateur, qui doit être partie prenante. Doit-on être révolté, avoir peur, ou se raconter que tout ceci n’est qu’une suite de fantasmes imaginés par le père ? « Le spectacle doit se terminer en vous avant de se terminer dans la salle », nous dit Markus Öhrn.

Avant-garde artistiquement exceptionnelle

Conte d'amour 2Ce qui est sûr, c’est que sur le plan artistique, on obtient toute satisfaction. Sous ses dehors improvisés, et son absence de récit, le spectacle est extrêmement écrit. Les cadrages des images vidéo sont étudiés, et ils produisent de superbes effets. Le texte est nourri de références philosophiques, qui permettent la réflexion. Les quatre comédiens sont sublimes : corporellement, vocalement –Elmer Bäck aime à chanter- ils émeuvent. Profondément. Et bien entendu, le procédé d’enfermement par l’image retransmise fonctionne à mort. C’est peu de le dire.

Spectacle percutant et intelligent, quoique dur à digérer, Conte d’amour fut présenté en Avignon lors du Festival 2012 puis, logiquement, à Gennevilliers. Nos cinq compères ont depuis joué un texte de Jan Fabre, été dirigés par Pascal Rambert, et créé une nouvelle oeuvre: We love Africa and Africa loves us. Pas encore passée en France… Si l’occasion se présente, surtout, sachez ce que vous allez voir, prévenez bien vos accompagnateurs et… foncez ! Et pour ceux qui ne peuvent pas attendre, Conte d’amour sera redonné début avril à Toronto

Visuel : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Pablo, la tétralogie dessinée de Julie Birmant et Clément Oubrerie célébrée au Musée de Montmartre
« Vino Business » par Isabelle Saporta
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *