Théâtre
Gennevilliers : « Conte d’amour » toujours frappant, « We love Africa… » et « Bis zum Tot » décevants

Gennevilliers : « Conte d’amour » toujours frappant, « We love Africa… » et « Bis zum Tot » décevants

31 mai 2016 | PAR Geoffrey Nabavian

En nous proposant une journée en compagnie des collectifs Institutet et Nya Rampen, et du vidéaste Markus Öhrn, le Théâtre de Gennevilliers nous a permis de revoir l’un des spectacles événements de 2012-2013, suivi hélas par deux oeuvres bien moins pertinentes, car bloquées au premier degré.

Conte d’amour. Le choc du Festival d’Avignon 2012, puis de la programmation du Théâtre de Gennevilliers l’an suivant. Trois heures de performance, extrêmes, terrifiantes, et dotées d’un rythme parfaitement dosé, confrontant les spectateurs à quatre comédiens cachés derrière une bâche, armés de caméras destinées à retransmettre, en direct, leurs actes, à travers deux grands écrans. Le sujet ? Le pire du monde : l’affaire Josef Fritzl, cet homme qui séquestra sa fille dans une cave durant vingt-quatre ans, et lui fit sept enfants. La thématique ? le patriarcat, dont Fritzl pourrait représenter, selon l’avis de nos artistes, un cas extrême et monstrueux (à chacun de juger). Conte d’amour. Un spectacle radical et dur, d’une qualité artistique exceptionnelle (nous l’avions évoqué en détails dans notre dossier Avant-garde 2014, pour lire notre article, cliquez).

En cette fin de saison, il est revenu au Théâtre de Gennevilliers. On l’a retrouvé, et il nous a marqués à nouveau. Impossible de ne pas nous sentir enfermés avec les quatre interprètes, de ne pas nous faire happer par l’intelligence et la précision du travail sur la vidéo de nos artistes. Impossible de ne pas saluer leur engagement, particulièrement celui du comédien Elmer Bäck – vu dans Que viva Eisenstein ! – prenant en charge, en semi travesti, le seul personnage féminin avec une justesse constante. Impossible de ne pas goûter la dramaturgie, et ce rythme si bien pensé, ménageant des pauses bienfaisantes. Et impossible de ne pas être horrifiés encore devant les longues scènes issues d’improvisations auxquelles se livraient les acteurs derrière la bâche : très distanciées, théâtralisées à l’extrême, elles donnaient à imaginer plutôt qu’à voir. Un père jouant au tout-puissant, un gamin en bas âge totalement hystérique – incarné par le suédois Anders Carlsson – lâché à ses côtés, une figure féminine plutôt passive, répétant des « Daddy… Daddy… » obsédants… Et pas mal de thématiques traversées, et d’extraits de textes théoriques, avec cette phrase, vers la fin, qui nous marqua en 2012 : « L’amour absolu aime la mort ».

Le menu à suivre était excitant, mais s’est révélé décevant. Titré We love Africa and Africa loves us, le spectacle numéro deux nous est apparu abscons, théorique, et bien trop au premier degré parfois. Mis à part une interprétation stimulante d’une chanson d’Iron Maiden au tout début, et la lente apparition des personnages – une famille anonyme issue de la « démocratie moderne » – dans un gros nuage de fumée, la pièce est restée assez pauvre, ne nous offrant tout d’abord qu’une suite de blagues un peu évidentes. Au sein d’un dispositif très proche de celui de Conte d’amour… Puis une longue, trop longue scène tragico-musicale, sensée symboliser la détresse du chef de famille vis-à-vis du continent africain, est venue, suivie de chants assez clichés. Le propos – « le concept occidental de l’Afrique ayant besoin de notre bienveillante assistance », utilisé par le père pour « prouver sa légitimité » – n’a pas du tout été développé. Bizarre… Bon, on attendait les passages musicaux pour relever la tête. A la différence du spectacle suivant, qui a achevé notre quête d’intérêt. Sur un mode totalement binaire, Bis zum Tot s’est contenté d’opposer, deux heures vingt-cinq durant, le bonheur préfabriqué à l’occidentale et l’auto-destruction, à coups notamment de heavy metal joué en direct mais sans aucune distance. Lassant…. On préférera conserver précieusement notre souvenir du Festival d’Avignon 2012, où, de 22h à une heure du matin, Conte d’amour nous fit vibrer, avant de nous lâcher estourbis, grâce à sa violence salutaire. Bien dosée, bien pensée, distanciée, sur un fil tendu entre horreur et théâtralité…

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Visuels : Elmer Bäck et Anders Carlsson dans Conte d’amour © Markus Öhrn

Les personnages de We love Africa and Africa loves us © Markus Öhrn

Le dispositif de Bis zum Tot © Christian Kleiner

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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