Théâtre

Avec Les Chaises de Ionesco, Luc Bondy signe un spectacle bouleversant

04 octobre 2010 | PAR Christophe Candoni

Dans le cadre du Festival d’automne, Luc Bondy présente au Théâtre des Amandiers de Nanterre une nouvelle mise en scène de la pièce d’Eugène Ionesco « Les Chaises ». Il en propose une lecture très personnelle et signe un spectacle puissant, radical, porté par les excellents Micha Lescot et Dominique Reymond. La mise en scène bouscule en creusant les questions de la condition humaine, de la vanité de l’existence, de la vieillesse, de la mort et parvient à nous faire entendre la pièce avec une profondeur rare. Une représentation remarquable en tout point.


De hauts murs noirs, faiblement éclairés. De larges flaques d’eau jonchent le sol. La scénographie apocalyptique signée Karl-Ernst Herrmann représente une sorte de trou vertigineux, une antichambre à la mort. En représentant le vide, Bondy choisit d’aller à contre-pied des indications de Ionesco et s’éloigne pour commencer du sentiment d’étouffement causé par la prolifération des fameuses chaises sur le plateau. Deux petites silhouettes fébriles, isolées (le petit vieux fait des bateaux en papier pour exprimer son désir de départ) et solitaires, entrent dans l’immense espace vide qui les met face au néant et à eux mêmes. Le vieux, voûté, porte sur ses épaules la vieillesse comme un fardeau, sa femme marche devant lui, décatie. Comme Le Roi se meurt (en ce moment à la Comédie des Champs-Elysées, voir notre critique ici), la pièce raconte l’acceptation de la finitude et la résignation à quitter le monde. Le couple a plus de 90 ans et va mourir. Deux cordes de pendaison descendues des cintres fonctionnent comme un avertissement au suicide final. La vieille tente de tourner en dérision l’objet, elle met son pied dedans et fait du trapèze avec. Les deux vieux sont rieurs, surtout elle, gais et calmes, légers, aériens, puis très vite la situation bascule dans une noirceur pesante, avant de trouver une échappatoire libératrice dans l’apparition d’un théâtre de Music-hall et d’un orateur énigmatique.

Bondy fait une représentation de la sénilité sans concession, plutôt crue, dérangeante comme lorsqu’il choisit de déshabiller Michat Lescot qui apparaît les jambes nues avec une grosse couche ou édenté parce que son dentier s’est échappé. Rien n’est éludé : leur diction pâteuse, les mains qui tremblent, la laideur de l’usure, l’oubli, le radotage, la profonde solitude. « Je suis orphelin » hurle le vieux dans une scène de délire et de sanglots dans laquelle l’acteur est admirable. En 2009, Luc Bondy publiait « A ma fenêtre » (voir ici) une autofiction qui avait pour personnage principal Donatey, un sexagénaire qui ne supportait pas l’idée de vieillir. Dans Les Chaises, il réalise un portrait drôle parfois mais souvent angoissé de l’âge avancé. Ces chaises deviennent un exutoire des démons qui le hantent. Ionesco voulait de jeunes acteurs pour jouer les rôles, un souhait que Luc Bondy respecte. La métamorphose physique des deux comédiens est absolument réussie. Ils sont très crédibles. Leur prestation, exigeante à réaliser, est prodigieuse tant ils multiplient les possibilités de jeu même insoupçonnées. Luc Bondy fait preuve d’une intelligence, d’une acuité, d’une justesse merveilleuse pour diriger ses acteurs et caractériser les personnages. On pense d’abord à deux pantins, des archétypes cocasses d’une commedia dell’arte réinventée, aux couleurs macabres. Mais on fait fausse route car Bondy ne tourne pas la farce en dérision comme l’ont fait de nombreux metteurs en scène qui réduisent le propos de Ionesco à la caricature, aux facéties, à l’hyperbole, il prend son discours au sérieux. On est très vite effaré par l’humanité sublime du portrait qu’il fait de ces petits vieux sur lesquels il porte un regard d’une infinie tendresse. Il faut les voir s’échanger de petits sobriquets (« mon chou », « ma crotte »), esquisser quelques pas de danse sur une mélopée italienne diffusée par le vieux transistor, se faire de petits bisous. Ils sont bouleversants, unis indéfectiblement par un lien d’amour fort et la dernière image du spectacle est saisissante.

Le spectacle peut paraître une épreuve pour le spectateur car  bien qu’il dure 1h40, il est long, sombre, il nous confronte au vide, au temps, à la lenteur, à la dégradation. Chaque image est à la fois vibrante et poétique. C’est aussi ce qui rend si exceptionnel ce grand et rare moment de théâtre.

Les Chaises, jusqu’au 23 octobre, mardi-samedi à 21 heures et dimanche à 16 heures. Au Théâtre des Amandiers à Nanterre (RER A), 7 avenue Pablo Picasso. 01 46 14 70 00 et 01 53 45 17 17.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “Avec Les Chaises de Ionesco, Luc Bondy signe un spectacle bouleversant”

Commentaire(s)

  • Inutile, pour apprécier ce spectacle, de s’encombrer des préoccupations de l’auteur, de s’imprégner des critiques de la fille de Ionesco concernant le respect des didascalies. En reprenant ce texte près de quanrant ans plus tard, Luc Bondy ne pouvait que livrer une réflexion sur le temps et la mort. Il règne dans cette pièce une tension douce entre la régression (vers l’enfance, qui amène par exemple Dominique Reymond à sautiller de façon jubilatoire) et l’inéluctabilité de la mort.

    octobre 6, 2010 at 9 h 44 min

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