Théâtre
Andromaque de Jean Racine, en immersion totale par Robin Renucci

Andromaque de Jean Racine, en immersion totale par Robin Renucci

27 juillet 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Sous un chapiteau  itinérant, Robin Renucci monte Andromaque. Sa mise en scène, qui est devenue sa patte, est une façon si singulière d’ennoblir le texte de Racine. Le résultat est un voyage merveilleux dans la langue et le théâtre. Au sein d’une troupe admirable, Marilyne Fontaine compose une grande et inoubliable Hermione. 

Après Bérénice, et avant Phèdre, Robin Renucci et sa troupe des Tréteaux de France (Centre dramatique national itinérant) se confrontent à Andromaque. La troisième pièce de Jean Racine, tragédie en cinq actes et en vers écrite en 1667,  apporte à l’auteur  sa première gloire. Racine s’y inspire de chants de L’Iliade d’Homère, notamment pour la figure d’Andromaque ; dans sa première préface, le dramaturge cite L’Énéide de Virgile comme source principale de référence.

Un lyrisme noir

La pièce fut un grand succès auprès de la cour, en particulier dû à un lyrisme nouveau. Les pièces de Racine sont des contes poétiques autour des amours toujours contrariées et des inépuisables dettes morales entre les personnages. La pièce se résume à une phrase : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque. Cette romance serait un marivaudage d’adolescents si la veuve de Hector, Andromaque, n’était pas aussi une mère ; une mère qui pour mettre son fils a l’abri doit se marier avec Pyrrhus, fils d’Achille, l’assassin d’Hector. On l’aura compris, l’air est à la tragédie et l’embrasement des sentiments amoureux se cogne à l’inféodation des âmes à la politique comme à ses égoïstes vanités. Qui de l’amour ou de la mort vaincra ?

Une plongée dans les psychés et dans le texte

La pièce ressemble à une série TV avec sa trame policière. Chaque acte serre le garrot du suspens. Robin Renucci réussit à rendre compte de cette tension. Le plateau est nu, un tapis rond figure l’arène du cirque des idylles, seules quatre colonnes de néons verticales délimitent l’endroit des passions, à l’instar d’un ring de boxe. Nous sommes plongés au centre des psychés ; le hors champ n’existe pas ; nous sommes assis sur ce ring dans un dispositif en quadri-frontal. Les scènes s’enchaînent avec fluidité. Et s’enchaîne avec elles la multitude des enjeux : l’amour, l’engagement, les promesses, la fidélité, la politique… On avance, on palpite avec les personnages et chaque fin d’acte amène son cliffhanger («suspense»).

Robin Renucci explique :  « il y a selon moi trois entrées à cette pièce : la policière, l’allégorique et la prosodique ». Les costumes et le jeu délicat et investi de la troupe créent la déréalisation de l’allégorie. Le dispositif immersif restitue l’électricité atmosphérique, quasi animale, du suspense. Chaque acte est lancé par le son d’un gong japonais. Le dispositif scénique minimaliste soutient les comédiens, il ne les aide pas. Et la troupe abandonnée à ce vide honore, sanctifie le texte. Ses membres prêtent leur corps au verbe et celui-ci vient percuter le nôtre. Robin Renucci exprime : « Nous sommes confrontés à la destruction de la langue et de la syntaxe avec le jargon publicitaire, les slogans, les éléments de langage en politique, les tweets… » L’expérience du spectateur s’enrichit d’une reconstruction par une immersion dans le texte, ainsi que dans les psychés taraudées des personnages.  

Les comédiens sont fantastiques. La troupe homogène, talentueuse, procède en harmonie, pas un comédien ne joue sa partition dans l’isolement. La direction d’acteurs est solide ; le plaisir est dans cette chorégraphie ajustée des corps et des mots. Au milieu de cette cohérence qui fait notre bonheur, il faut parler de Marilyne Fontaine. La comédienne est diplômée de l’ENSAD de Montpellier (2008) où elle a travaillé auprès de Michel Fau, de Serge Merlin, de Vincent Macaigne, d’Ariel Garcia-Valdès, et du CNSAD (2011) où elle a suivi les cours de Daniel Mesguich, de Dominique Valadié, d’Alain Françon et de Philippe Garrel. Au théâtre, elle a joué, entre autres, dans Mademoiselle Julie de Strindberg mis en scène par Robin Renucci, L’importance d’être sérieux de Wilde mis scène par Gilbert Désveaux, Amours et Solitude d’après Schnitzler sous la direction de Frank Vercruyssen des TG STAN. En 2019, elle met en scène Celeste Gronde de Joséphine Chaffin, et en 2021 elle crée Blanche-Neige, histoire d’un Prince de Marie Dilasser. Dans Andromaque de Robin Renucci, elle maîtrise son personnage dans sa globalité et dans chaque versant de ses humeurs. Elle compose une Hermione dynamique, volontaire, lumineuse, une Hermione rare et inoubliable. Sans faire de l’ombre au talent des ses partenaires, elle inscrit son sillon dans la représentation, et son empreinte dans notre mémoire. 

 

Andromaque de  Jean Racine. Mise en scène Robin Renucci. Avec Judith D’Aleazzo, Marilyne Fontaine, Solenn Goix, Julien Léonelli, Sylvain Méallet, Patrick Palmero, Henri Payet, Chani Sabaty.  Durée 1h50

Crédit Photo : Sigrid Colomiès

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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