Théâtre
Robin Renucci met en scène Bérénice de Jean Racine dans sa version intégrale à la Villette

Robin Renucci met en scène Bérénice de Jean Racine dans sa version intégrale à la Villette

08 octobre 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Robin Renucci a imaginé un Bérénice itinérant sans décor pour un immense respect du texte. Le public qui découvre la pièce ou qui pense l’avoir déjà (trop) vue est enthousiasmé. 

Tout commence par la mort d’un père. À la suite des obsèques de Vespasien, Titus, son fils, espère devenir Empereur et prendre Bérénice qu’il aime en Impératrice. Mais la Reine juive de Palestine est une étrangère. Les assemblées romaines et les traditions s’opposent à ses noces. Parallèlement, Antiochus, Roi de Commagène, ami proche de Titus, est secrètement amoureux de Bérénice depuis de longues années ; il décide, à l’approche du mariage désormais imminent, de fuir Rome ; il l’annonce à Bérénice en même temps qu’il lui avoue son amour. De son côté, Titus comprend qu’il doit renoncer à prendre Bérénice pour femme. Il envoie Antiochus annoncer la nouvelle à la reine. Celle-ci, sachant désormais les sentiments que l’ami de Titus nourrit pour elle, refuse de le croire. Pourtant Titus vient lui confirmer qu’il ne l’épousera pas, tout en la suppliant de demeurer à son côté, ce que refuse Bérénice. In fine, les trois affligés se quitteront, chacun retrouvera son rang.

Avec comme seul décor un tapis figurant le monde méditerranéen, au centre d’un dispositif quadrifrontal, un ring où au cœur de l’action et des douleurs, nous sommes arbitres des face à face. Au plus près du désespoir de Bérénice et de ses illusions perdues, du dilemme de Titus ou du dépit amoureux d’Antiochus.

Robin Renucci préserve et honore les alexandrins en réifiant le texte et l’intrigue. Nous traversons chaque étape de cette tragédie des sentiments jusqu’au final aussi magique que poignant.  

Sans scories de mise en scène ou d’interprétation, les comédiens sont dévoués à défendre leur personnage. Rarement la contrainte de la vraisemblance n’est autant respectée. Bérénice, Titus et Antiochus passent sous nos yeux de l’enfance au monde adulte, du sentiment à la parole, des paroles à l’action. Parfois, le public rit, car un enfant rit lorsqu’il est embarrassé. Seuls dans l’arène aux prises avec leur amour impossible, cernés par le public, ils affrontent l’appel impérieux du devoir, la frustration de leurs désirs, le délitement de leurs illusions. Renucci nous place au centre de cette noire comédie politique et amoureuse. Entre principe de réalité et principe de plaisir, ils vont apprendre avec une violence psychique (et des émotions fortes pour le public) qu’un adulte, cela s’empêche. C’est édifiant. 

L’expérience du spectateur est double. Nous traversons le gué de l’amour vers la raison d’État ; nous entendons chaque pli de chaque sentiment. Et nous ressentons le plaisir littéraire du texte de Jean Racine par le talent des comédiens : Tariq Bettahar impressionne ; la pièce ne peut être sans lui ; Thomas Fitterer colle au rôle ;  Solenn Goix est épatante, elle nous offre une Bérénice belle noble et fragile, une Bérénice telle que Racine la voulait : brisée et raisonnée. Elle bouleverse. Julien Leonelli adhère avec brio aux cataclysmes vécus par Antiochus ; Sylvain Méallet construit un Titus irréprochable, minable et à la fois ambitieux ; ajoutons enfin à nos applaudissements le travail de Amélie Oranger et Henri Payet.

Racine écrit dans sa préface de Bérénice (1670) : « Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l’action, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait le plaisir de la tragédie. Elle doit s’achever dans le chagrin et le deuil. »

Le Bérénice de Robin Renucci fait date, il enferme le texte intégral, dont cette préface. Dont cette tristesse majestueuse.

A ne pas rater.

Bérénice de Jean Racine

Avec Tariq Bettahar, Thomas Fitterer, Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Amélie Oranger et Henri Payet 

Mise en scène Robin Renucci

Scénographie et lumières Samuel Poncet

Costumes Jean-Bernard Scotto

Collaborateur pour la dramaturgie Nicolas Kerszenbaum

Assistante à la mise en scène Karine Assathiany

Les Dates

Du 1 au 18 octobre PARIS (75) La Villette

Les 7 et 8 novembre SURESNES (92) Théâtre Jean Vilar

Les 23 et 24 novembre LANESTER (56) Quai 9

Les 9 et 10 décembre DIJON (21) ABC Dijon

Les 12 et 13 mars BOULOGNE-SUR-MER (62) Théâtre Monsigny

Les 26 et 27 mars CHELLES (77) Théâtre de Chelles  

Crédit photos : © Olivier Pasquiers

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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