Théâtre

Adagio d’Olivier Py, les violons pleurent la mort d’un Roi

Adagio d’Olivier Py, les violons pleurent la mort d’un Roi

20 mars 2011 | PAR Amelie Blaustein Niddam

«Adagio, Mitterrand, le secret et la mort» est la dernière pièce d’Olivier Py. Sous les sanglots des cordes, dans un décor d’une infinie intelligence, il dresse une rétrospective théâtrale de la vie et de l’œuvre de François Mitterrand, président pendant 14 ans. De l’abolition de la peine de mort à l’affaire Bousquet, le spectacle est un retour d’une force rare sur une vie romanesque se prêtant idéalement à la « représentation »

A l’heure de sa mort, François Mitterrand regarde sa vie défiler, au sens propre. Une bibliothèque monumentale donne naissance à un escalier couleur mort. Le décor incroyable de Pierre-André Weitz permet d’infinies allégories. Ces grandes marches sont celles des grands travaux de Mitterrand. Celles de la BNF, de l’Opéra, de la Grande Arche. Ce sont les lignes d’une partition de musique dont les comédiens par leur circulation verticale deviennent les notes, les silences, les nuances. Mitterrand apparait comme le chef d’orchestre de cette symphonie.

Ce grand escalier s’ouvre sur un espace pensé comme un écran. Les comédiens évoluent sur deux plateaux distincts, cet escalier d’abord, puis, à l’intérieur de la lucarne sur un tapis roulant où les endroits et les évènements les plus marquants de la présidence de François Mitterrand défilent. Le mur de Berlin, l’Elysée, les arbres, un plateau de télévision.

On y rencontre de nombreux hommes politiques, Kouchner, Lang, Charasse, Badinter…des conseillers, la famille, les amis et les médecins. Le spectacle est rythmé par les discours clés du régime. Le 17 septembre 1981, Badinter sur l’abolition de la peine de mort. Badinter toujours, cette fois au Vel d’hiv en 1992, alors que François Mitterrand, dans une ambiguïté le caractérisant, refuse d’assimiler la France à Vichy tout en reconnaissant les atrocités commises par l’état français de 1940 à 1944.

C’est bien là que réside la force du texte et du jeu de Philippe Girard ayant pris les traits et la voix du président. Jamais le spectacle n’est manichéen, il est « gris » comme Mitterrand le dit à un moment. Py complexifie tout en éclairant. En montrant les rouages de l’Etat, la construction d’une campagne politique sous forme de spot publicitaire et surtout, le poids du secret de la maladie. « Personne ne doit savoir, pas même Danielle ». La France apprendra en 1992.

Mitterrand a gouverné 14 ans, rongé par un cancer qui, annoncent les médecins dès les premières minutes du spectacle, lui laisse entre 3 mois et 3 ans. Secret de la double famille, sa femme Danielle d’un côté, sa fille Mazarine de l’autre, secret des décisions d’état alors qu’il va en toute discrétion à Sarajevo. Erreurs graves, quand il ne voit pas Bérégovoy s’effondrer jusqu’à la mort et quand,au sujet du Rwanda, il n’écoute pas Kouchner , présenté ici en « french doctor » jean et chemise ouverte, loin, si loin de Sarkozy.

Olivier Py offre à la mémoire de Mitterrand un immense hommage recherché. Le texte est fleuve, d’une densité rare, les comédiens en bafouillent parfois comme avalés par la question philosophique et mystique qui taraude le président mourant « est-ce que mourir est un acte ? ».

Mitterrand apparait comme le stratège, l’intellectuel, l’écrivain, le fou des livres. Dressant le portrait d’un homme complexe, à l’intelligence incontestable, d’une immense culture, Adagio ne peut qu’apparaitre comme un manifeste nostalgique et sensible pour un retour à une politique sans paillettes.

© Alain Fonteray

Bien vieillir dans son assiette
ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse…
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

6 thoughts on “Adagio d’Olivier Py, les violons pleurent la mort d’un Roi”

Commentaire(s)

  • Laloy

    On en sort revivifié. Le spectre de la mort qui plane tout au long de la pièce nous remplit d’émotion, la traversée du désert de F. Mitterrand nous laisse subjugués. Les monologues présidentiels propulsent l’auditoire vers la métaphysique… La pièce garde un rythme enlevé grâce aux évènements-phares des années Mitterrand qui se succèdent par flashs.
    L’originalité du chef d’oeuvre d’Olivier Py tient beaucoup à son travail avec les musiciens du quatuor LEONIS qui, pour notre plus grand plaisir, sont intégrés sur scène où ils construisent l’univers sonore et sentimental de la pièce.

    mars 19, 2011 at 18 h 32 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *