Théâtre

ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse…

20 mars 2011 | PAR Christophe Candoni

Age aimé ou haï, la vieillesse est très présente sur les scènes de théâtre et même un leitmotiv qui apparaît dans les plus beaux spectacles proposés cette saison. Le poids de la mémoire, du souvenir, la réminiscence du passé sont des sujets éminemment théâtraux, voyez le merveilleux « Rêve d’automne » monté par Patrice Chéreau. Qu’il soit gai, festif, désabusé ou anxiogène, le regard porté par les metteurs en scène sur le temps qui passe et le grand âge est aussi divers, contrasté que l’est notre propre perception de la vieillesse. Le théâtre, miroir de nous mêmes, ne cesse d’interroger notre rapport au temps et à l’existence.

La maturité est un spectacle effrayant et fascinant sur les planches, vécu parfois comme une douloureuse agression, quelque chose d’insupportable par un public lui-même vieillissant, on se souvient de la violente réaction des spectateurs devant d’Iphigénie en Tauride monté au Palais Garnier par le radical metteur en scène Warlikowski qui avait transposé l’action de l’opéra de Gluck dans une maison de retraite, imaginant la pauvre Iphigénie perdue sur son île déserte, en bourgeoise sur le retour, isolée et délaissée au milieu de ses semblables et qui ressassait ses souvenirs. Un exemple qui prouve que le théâtre comme lieu de la représentation veut tendre à désinhiber notre rapport à l’âge, sans tabou ni réticences, pour en proposer une meilleure acceptation.

Chez Platel dans son cabaret « Gardenia », la vieillesse y est vue comme un honneur, toujours nostalgique , les paillettes et les froufrous illuminent la scène tandis qu’un ultime tour de piste se transforme en une parade mythique. On rit la larme à l’œil devant ces artistes qui rappellent les grandes heures du genre. Les « vieux » y sont divas, chanteuses, danseuses avec humour et glamour.

Avec « Les chaises » de Ionesco présenté à Nanterre à l’automne, Luc Bondy signe un spectacle tendre et bouleversant, à l’esthétique froide et à la tonalité beckettienne. En demandant, parce que c’est un souhait de l’auteur, à des jeunes comédiens de jouer les deux presque centenaires qui deviennent méconnaissables tant ils sont grimés, il désacralise d’une certaine façon la finitude humaine. D’ailleurs, il transpose cette fable apocalyptique dans un théâtre de music-hall comme une tentative de créer de la distance ironique et de tourner peut-être en dérision ce moment angoissant sous la forme d’un jeu. C’est la même chose lorsque l’actrice  fait du trapèze dans une corde de pendu comme au cirque comme si elle se lançait dans un numéro de cirque.

 

En début de saison, le public était particulièrement nombreux à applaudir le grand Michel Bouquet dans Le Roi se meurt, une autre pièce de Ionesco. Là encore la dure réalité du dénuement de la vieillesse et de l’approche de la mort est décrite au moyen de la fable. Son royaume cabossé est comme le reflet de Béranger I, sorte de roi bouffon à la fois vieillard et enfant, qu’il incarnait magistralement : son dénie de la fin, son renoncement puis son abandon à la mort parce qu’il n’est de toute façon pas possible d’y échapper. « Tu vas mourir à la fin de la cérémonie » lui annonce sa femme Marguerite dans la pièce. On a l’impression que Bouquet a joué le rôle toute sa vie, à chaque fois avec un peu plus de gravité.

 

Ce thème n’est pas exclusivement développé chez les auteurs du théâtre de l’absurde, on pense aussi à Strindberg, et Tchekhov bien-sûr dont la nouvelle « Une banale histoire » se joue en ce moment au Théâtre de l’Atelier. Sous la direction de Marc Dugain, Jean-Pierre Darroussin, interprète avec conviction le rôle  d’un vieux professeur de médecine qui face à la mort qui vient se penche sur son passé. Toujours à l’affiche, c’est avec un bonheur que nous retrouvons Michel Aumont dans la belle mise en scène de Didier Long , Allez chercher demain. Il y campe un vieux monsieur cynique mais tellement drôle faisant tourner en rond sa fille unique. On s’attache très vite au personnage voulant avec lui retenir la vie jusqu’au lendemain, au moins.

Parler de l’âge avancé est aussi l’occasion de porter un regard plus authentique, moins factice sur la vie à deux. Vu au mois de janvier à l’Odéon, « Le Jeu de l’amour et du hasard » avec une bien étrange idée du metteur en scène Michel Raskine, apparemment insensible aux balbutiements amoureux de Silvia, qui fait jouer le personnage par la formidable Marief Guittier qui a au moins la soixantaine. Ce refus de la jeunesse lumineuse qui découvre l’amour chez Marivaux est pour le moins iconoclaste et contestable . Ainsi,  par cette interprétation, Raskine veut raconter une autre histoire qui est plutôt celle d’un dernier amour ou plutôt l’ultime espoir d’amour d’une vieille fille qui vit chez son père. Le metteur en scène injecte à la joyeuse comédie une amertume inattendue car à la fin, aussitôt les mariages prononcés, on devine lors d’une scène muette que le sentiment se délite, que l’usure guette. Ce qu’il se produit pour le célèbre couple des « Scènes de la vie conjugale » de Bergman qu’on a vu dernièrement jouées à Créteil dans la mise en scène d’Ivo Van Hove. Une scène restera en mémoire tant elle aura bouleversé. Le public se tient en cercle à juste quelques pas du lit conjugal où va se jouer une scène de rupture. Un couple autour de la cinquantaine, entre, s’y installe, commence à se déshabiller et Johan annonce à Marianne qu’il la quitte pour une jeune fille de 23 ans, Paola. Elle veut le retenir, tente de le séduire à nouveau. Il y a quelque chose de douloureux, de pathétique, de brutal à assister à ces vaines explications où les mots n’ont plus de sens.

Prendre de l’age au théâtre est une belle aventure, les comédiens sont toujours appelés à monter sur les planches même à 80 ans passés. Le sujet du temps qui passe  et de plus en plus de la mort envahit les plateau. Un signe du temps, justement, dans une époque tournée vers la mode vintage et les crèmes anti-rides. Le théâtre regarde vers l’avenir sans chercher à retenir le présent.

Adagio d’Olivier Py, les violons pleurent la mort d’un Roi
Playlist : Vieillir
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse…”

Commentaire(s)

  • claire

    La Théâtre de la mémoire, et la place de l’Histoire sont les sujets indispensables à une réflexion sur une société et notre lien à celle ci merci au théâtre de poursuivre ce combat intellectuel capital !

    mars 21, 2011 at 11 h 04 min

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