Théâtre

« Maison de poupée » vide d’humanité

27 février 2010 | PAR Christophe Candoni

Voici une nouvelle version de la pièce d’Ibsen « Maison de poupée » au Théâtre de la Madeleine. L’actrice Audrey Tautou fait ses débuts sur les planches dans le si beau rôle de Nora. On l’aime beaucoup au cinéma mais ici la « petite alouette » a du plomb dans l’aile. Michel Fau lui donne la réplique dans le rôle de Torvald et réalise aussi la mise en scène de ce spectacle ennuyeux où tout est factice, sans vie ni émotion.

On reconnaît volontiers à Michel Fau ses talents d’acteur clownesque, son exubérance, sa démesure ; il est un provocateur génial dans les mises en scènes d’Olivier Py notamment. Alors on se demande bien pourquoi il a choisi de rôder du côté du théâtre nordique, si finement psychologique et tellement loin de son univers habituel. Il ne doit pas avoir beaucoup d’idées sur la pièce pour prendre le titre au pied de la lettre et faire de Nora une petite poupée de porcelaine, ce qui est très réducteur pour caractériser un personnage aussi complexe. Enrubannée dans une longue robe bleue « paquet cadeau », Audrey Tautou fait laborieusement ce qu’on lui demande à la manière d’une élève appliquée. Elle gesticule dans tous les sens, se déplace de façon désarticulée, parle dans les suraigus. Certes, elle manque de technique mais le problème vient du fait qu’elle ne trouve (pour l’instant ?) pas sa liberté nécessaire sur le plateau. On voit qu’elle cherche à gagner de la profondeur mais Michel Fau l’empêche d’aller vers la vérité des situations, lui qui assume totalement un théâtre anti-naturaliste. Le texte n’est pas articulé ni respiré,  les acteurs parlent trop vite, chantent, piaillent. On n’entend rien!

Très éloigné de l’épure et de la modernité qu’avait proposé Stéphane Braunschweig il y a quelque mois à la Colline, Michel Fau a choisi de garder le cadre spatio-temporel d’origine. C’est donc une mise en scène en costumes d’époque qu’il propose dans un décor hideux (signé Bernard Fau) aux murs ternes. L’espace surchargé se resserre au fur et à mesure de la représentation et figure explicitement l’étouffement du personnage. Pour montrer la froideur et l’étrangeté, il imagine des personnages effrayants aux allures cauchemardesques. Les costumes sont de couleurs sombres et les acteurs ont le visage peint d’un blanc blafard. Pourtant, rien n’est sérieux dans sa mise en scène à la fois ringarde et boulevardière, en inadéquation totale avec le ton de la pièce. Les personnages présentés n’existent pas, manquent d’épaisseur. Ils restent des personnages de théâtre et non des personnes. Tout est figé et sans vie, les sentiments comme le sapin en carton ou les nombreux animaux empaillés. Le jeu des acteurs sonne toujours faux. Sissi Duparc est absolument épouvantable dans Madame Linde. Michel Fau reste dans la caricature. Oui, il est ce personnage de mari faible et grotesque, emprisonné dans ses conventions mais il n’est jamais affecté, n’est habité par aucune émotion. C’est un « acteur faiseur ». Il maîtrise tous ses effets qui fonctionnent bien par ailleurs, il triche et truque tout par des modulations vocales et des ruptures excessives dans son jeu.

La dernière scène, les adieux douloureux et le départ définitif de Nora qui quitte mari, foyer et enfants pour un avenir incertain mais libre, est si puissante dans la pièce d’Ibsen qu’on attend un déchirement qui ne vient pas non plus. On a plutôt le sentiment qu’il ne s’est rien passé de déterminant pour ce couple. Audrey Tautou reste assise un temps sur une chaise puis quitte la scène, alors que Michel Fau s’agite à son tour dans un jeu parfois explicatif. Il fait des ronds, remet sa mèche en place et encore une fois, il n’y a pas d’émotion et la scène leur glisse dessus. Le final inutilement spectaculaire (un mur de la maison s’écroule) signale au spectateur, qu’on prend pour un idiot, la gravité de la situation. Un dernier effet révélateur de cette mauvaise « maison de poupée » où tout repose sur l’artifice.

Maison de poupée, du mardi au samedi à 21h, le samedi à 18h et le dimanche (à partir du 27 mai) à 15h. Au Théâtre de la madeleine, 19 avenue de Surène, 8 arr. 01 42 65 07 09.

Audition : des personnages en quête d’auteur
« L’Odyssée du Rock français », de Loïc Picaud
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

4 thoughts on “« Maison de poupée » vide d’humanité”

Commentaire(s)

  • valerie

    décidement, seul veronèse en a fait une version enlevée!
    je m’etais ennuyé au braunschweig…

    février 27, 2010 at 12 h 13 min
  • Yaël Hirsch
    yael

    et un « must » de moins sur le programme!
    merci Christophe :)

    février 28, 2010 at 19 h 08 min

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