Théâtre

« Les justes », des acteurs brûlants dans une mise en scène crépusculaire

22 mars 2010 | PAR Christophe Candoni

Pour son retour au théâtre après douze ans d’absence, Emmanuelle Béart a choisi de répondre à l’invitation du metteur en scène Stanislas Nordey autour d’un projet à la fois exigeant et engagé. Elle joue Dora dans Les Justes, une pièce difficile et puissante d’Albert Camus. Elle s’accomplit sur le plateau de la Colline avec une troupe de partenaires talentueux parmi lesquels Wajdi Mouawad et Vincent Dissez. Nos impressions sur ce spectacle beau et ambitieux, créé au Théâtre national de Bretagne, restent tout de même mitigées.

Chez Camus, il n’y a pas de résignation. « Les Justes » raconte la colère, la révolte d’un groupe socialiste d’action révolutionnaire qui décide de mener un attentat terroriste et organise l’exécution à la bombe du grand-duc de Russie Serge pour sauver le peuple de l’autoritarisme. Le texte contient une forte dimension historique et politique et nous interroge sur le sens du crime politique, de la justification de la violence, de la fraternité. Stanislas Nordey en propose une mise en scène sobre, très épurée. Il fige les acteurs, les statufie dans le vaste espace dénudé conçu par le scénographe Emmanuel Clolus particulièrement essentialiste dans ce travail. Nordey fait preuve d’une rigidité qui systématise son écriture scénique en demandant aux artistes de ne presque jamais se regarder, de prendre la pause face public et porter l’adresse en direction de la salle, à la manière d’un oratorio. Ce besoin d’arracher la pièce à sa situation est un principe sur lequel il a déjà travaillé et qui fonctionne éminemment mieux dans Pasolini que dans Feydeau (on se souvient de la « Puce à l’oreille » totalement ratée. Avec Camus, on est dans l’entre deux. Nordey réalise une chorégraphie intéressante sur une quasi-immobilité des corps qui va curieusement à l’encontre de l’engagement fougueux et idéaliste des personnages de la pièce. Le résultat formaliste et esthétique nous semble trop artificiel tout comme l’élocution lente, précise, parfois précieuse : faire la diérèse sur les hiatus comme dire le « fou-et » ou accentuer les e muets est gênant.

En revanche on finit par être porté, transporté par ce souffle unique, cette respiration commune, harmonieuse qui porte haut le cri de l’homme révolté et alterne avec le murmure. On pense à l’arrivée poignante de la grande duchesse (Véronique Nordey) en prison ; la scène est dite à voix basse amplifiée par des micros. On a l’impression que les acteurs transgressent et finissent par dépasser l’inepte volonté du metteur en scène pour se libérer et élaborer un jeu dense, complexe, profond. Même lorsque l’ennui point et nous éprouve, on se raccroche à l’admirable capacité d’écoute des acteurs entre eux, l’intensité de leur jeu nerveux, bouillonnant et pourtant tout en intériorité. Ils sont comme des torches vives, révèlent les fêlures et les douloureuses contradictions des êtres qu’ils incarnent.

Vincent Dissez est un acteur remarquable dans le rôle d’Ivan Kaliayev. Il joue la lâcheté mêlée à la délicatesse torturée du poète, celui qui pêche par sentiment, qui déçoit en reculant, qui est incapable d’envoyer la bombe sous prétexte qu’il y a des enfants dans le carrosse, « des niaiseries » selon le jusqu’au-boutiste Stepan campé par Wajdi Mouawad. L’auteur talentueux est aussi un bon acteur, plutôt juste malgré une exaltation parfois outrancière. Enfin, Emmanuelle Béart à la silhouette toute fine est une présence féminine forte dans une pièce d’hommes. Elle impose sa voix douce et musicale avec en contrepoint une dureté corporelle, un regard sec et combattif. Raoul Fernandez (Foka) et Laurent Sauvage (Skouratov) ajoutent humour et cynisme.

« Les justes » à la Colline, du 19 mars au 23 avril. Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre la Colline : 15 rue Malte-Brun, 20 arr. M° Gambetta. 01 44 62 52 52. www.colline.fr

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

6 thoughts on “« Les justes », des acteurs brûlants dans une mise en scène crépusculaire”

Commentaire(s)

  • amelie blaustein-niddam

    Merci christophe pour cet avis si bien argumenté.
    Pour ma part, déçue par ce théâtre d’idées qui dénigre le théâtre de situation. Coup de chapeau à l’ensemble de la scène de la prison et à Madame Nordey.

    mars 23, 2010 at 16 h 30 min

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