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Pierre Rigal et Kaori Ito au festival Séquence Danse Paris

Pierre Rigal et Kaori Ito au festival Séquence Danse Paris

06 avril 2018 | PAR Aurore Garot

Jusqu’au 14 avril, le Centquatre de Paris organise la sixième édition de son festival Séquence Danse, qui permet de découvrir les multiples langages corporels, de la danse contemporaine aux danses urbaines en passant par la performance, à travers une série de spectacles volontairement très différents. A l’occasion, TouteLaCulture est allé voir Même de Pierre Rigal et Robot, l’amour éternel de Kaori Ito: deux spectacles à voir de toute urgence. Jusqu’au 7 avril.

Même de Pierre Rigal : un spectacle temporellement instable
Pierre Rigal a su très tôt se faire remarquer dans le monde du spectacle vivant. Ancien athlète de haut niveau, il n’est pas passé inaperçu en présentant sa première pièce Erection (2003), conçue avec Aurélien Bory et Merveille (2018), créée dans le cadre de la saison jeune public de l’Opéra de Paris, qui rassemble plusieurs chanteurs de l’Académie de l’Opéra, trois danseurs et deux musiciens. Pour Même, présentée lors du festival de danse de Montpellier en 2016 et repris jusqu’au 7 avril au Centquatre de Paris, le metteur en scène continue de mélanger les genres artistiques pour offrir à ses spectateurs, un moment inoubliable.

Dans la salle, le public s’installe et attend. 20h30, 36, 40… Sur un écran, un message apparaît, indiquant un « problème technique » provoquant « un léger retard » sur la présentation du spectacle. Hasard ou calcul ? Qu’importe, cette phrase banale jouera consciemment ou inconsciemment le même rôle qu’un épigraphe de roman.

Sur scène, une bande d’amis répète une chorégraphie. Tous reproduisent les mêmes mouvements de danse (mouvement balanciers en duo, lignes croisées,…) puis s’alignent jusqu’à ce que l’un d’eux se désynchronise des autres, en partant dans le sens inverse et que l’interprète manquant arrive, en retard. A partir de là, commence une étrange fraction temporelle, un cycle infernal où répétitions, impressions de déjà-vu, boucles et décalages s’enchaînent à travers les sons, leurs gestes, leurs paroles et leur comportement. Les interprètes dansent, chantent, bougent, parlent en accéléré ou en décéléré, en stop motion, en muet, en retard les uns par rapport aux autres, ou plutôt en décalage… Le temps est dérouté et chaque personnage est le double des autres, sans l’être entièrement, comme un miroir déformant ou déformé, comme si une distorsion du continuum espace-temps avait eu lieu, remettant en cause l’identité propre de chacun. Le metteur en scène toulousain montre ainsi une forme d’angoisse existentielle notamment à travers le personnage en retard (Pierre) qui ne sait plus si ce qui l’entoure est réel, concret, un rêve, où son passage au purgatoire. Les neufs interprètes sont les mêmes tout en étant différents, ils sont vivants et morts, ils sont réels et irréels. En clair, la compagnie Dernière minute expérimente sur une scène, avec talent et humour l’expérience du chat de Schrödinger : à travers les chorégraphies jouant sur un effet-miroir entre les danseurs; à travers les sons composés de morceaux de leurs phrases qui sont enregistrées, associées et répétées grâce à un ordinateur et un launchpad présents sur scène; à travers leur jeu d’acteur et leurs dialogues, qui illustrent leur enfermement dans ce cycle de déjà-vu. Pour reprendre Pierre Rigal, « Même [est] la pièce qui voit chaque élément se reproduire au moins une fois…Au mieux ».

Dans ce spectacle pluri-disciplinaire mêlant théâtre, danse et musique, le metteur en scène toulousain Pierre Rigal et sa compagnie offrent une pièce déroutante mélangeant burlesque et questionnements philosophiques (et de physique quantique ?). La mise en scène perfore le temps et l’espace à travers leurs multiples formes, et montre à quel point la réalité et l’espace ne sont que des incertitudes (multiples) qui se superposent.

Robot, l’amour éternel de Kaori Ito : le journal intime de l’artiste
Kaori Ito est une danseuse japonaise qui a développé son propre univers chorégraphique proche de son intimité et de ses origines. Robot, l’amour éternel est le point final à sa trilogie de l’intime : après Je danse… performance dans laquelle la danseuse évoque ses racines et ses liens avec son père et Embrase-moi qui met en avant le rapport amoureux au prisme de sa propre relation avec Théo Touvet, Robot, l’amour éternel dévoile sa vie d’artiste entre voyages et rencontres fortes mais furtives qui sont comme de « petites morts » explique-t-elle.

Dans un espace scénique cubique percé par de trous rectangulaires de différentes tailles, Kaori Ito se transforme en robot exécutants des mouvements proches de celles d’une marionnette, qui cherche à se mettre sous la peau d’un humain. L’application de commandes vocales Siri de son téléphone, expose son journal intime en même temps que celle-ci exécute ses mouvements robotisés, à la fois fluides et fractionnés. Une intimité dramatique révélant le mal-être de sa vie d’artiste en perpétuel déplacement mais révélée à travers la voix neutre (quoique légèrement enthousiaste) de Siri. La danseuse n’est plus qu’un corps qui retranscrit physiquement et de manière mécanique, les paroles exprimés par son téléphone, offrant parfois des moments très amusants : l’application récite même les interjections écrites dans son journal avec une neutralité déconcertante tandis que la danseuse les imite avec un air crispé qui illustre un désir de ressembler le plus possible de l’homme sans pour autant ressentir des émotions. L’humour qu’elle insuffle à un texte loin d’être des plus joyeux, la robotisation de son corps par ses mouvements et par les prothèses qu’elle pose dessus, permet ainsi de prendre du recul face à sa vie et à la notre pour ne pas tomber dans la pitié et le désespoir. L’œuvre de Kaori Ito a en effet une portée universaliste : la peur de la solitude, la question de la mort, l’épuisement que l’on subit à travers la vie… Chacun se reconnaît dans ces problèmes existentiels. Dans une performance très personnelle, c’est notre vie à tous qu’elle exprime.

Plus que sa vie personnelle, c’est le cycle même de l’existence qu’elle danse, notamment avec son jeu de cache-cache dans les trous de la scène. Chacun d’eux est un lieu de naissance, tout comme un cercueil. Une référence à ce qu’on lui disait petite :si tu prépares ta tombe avant de mourir, tu vivras plus longtemps. Ainsi à la fin du spectacle, son corps disparaît doucement dans l’ombre de son propre cercueil pour reposer son corps fatigué.

Visuels : ©Pierre Grosbrois, ©DylanPiaser

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Aurore Garot

Une réflexion sur « Pierre Rigal et Kaori Ito au festival Séquence Danse Paris »

Commentaire(s)

  • Merci pour cette rétrospective et pour ces vidéos. C’est dommage que j’ai raté ces spectacles, mais je vais quand même essayer de me libérer pour aller voir la fin du festival.

    avril 12, 2018 at 17 h 38 min

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